Notre disparition


Tableau 1


Tu ne peux pas savoir à quel point je t'espère.

Tu serais déjà moi, eau limpide, et ce serait évidemment insupportable, je n'ai pas assez épelé ta peau, chanté l'azur ou les feuilles de tabac, ni assez prié d'ailleurs. Quand je pense à toi, il y a des amulettes dans ma paume, et je tente de me défaire de ce que j'ai appris, je voudrais immoler une vierge, parfois je réussis tout.

Je pense toujours à toi. Je peux le dire : je suis la seule. J'ai interrogé toutes les femmes en ce monde, une par une, et je suis la seule à penser constamment à toi.

Tu es un tissu et un rocher dans ma vie. Une bille patinée par le verglas, dure et très sûre à la fois, un boulet de canon et une pierre du Grand Nord polie par des mains rugueuses. Tu es une voûte et aussi mon repos. Tu es intolérable et bénin, nécessaire et totalement léger, une soie.

Je ne comprends pas très bien ce que tu regardes quand tu me regardes, tes yeux qui vieillissent avec moi, et cette étrange sollicitude, ton amour je crois, que je reçois comme une onction sur un cadavre tiède, chaque jour j'ignore exactement, et je ne sais pas non plus ce que tu vois de moi, ton opacité étrangère, ma clarté, l'échange de nos vœux, je ne saurai jamais, et je t'aime.

Dis-moi : de quelle manière, ou avec quelle outrageante insistance, te dévisagent-elles, certains soirs, quand tu marches dans la rue, et la direction alors de ton pas, quand les feux des autres femmes se posent sur toi et que mon âme t'habite ?

Je veux prendre tous tes adverbes à bras-le-corps, tu entends, et je veux que tu avances lentement vers chacune de mes toiles, je serai ton araignée alors, et toi ma mouche. Oui, ris. Tu peux rire.

As-tu déjà eu peur, avant moi, dans ta vie ? Dis-moi.

Voici une promesse: je ne te demanderai jamais de comprendre.

De quelle manière es-tu parvenu à rester un homme, dis-moi encore ? Et combien de fois as-tu menti ? J'aimerais bien savoir ça.

Je ne distingue plus de toi qu'une silhouette, et c'est quand je ferme la main sur ta chemise que je suis certaine de ma dérive un moment, et ancrée dans nos risques ab- surdes.

Le reste va vraiment très vite. Tu meurs à toute allure mon amour.

J'aimerais beaucoup, tu sais, que tu m'aides.