Les Inventés
(extrait)


2. Dan, D’josse, Peete, Mike, Jay-Pee, Bean Lefebvre, Bob et Johnny


Tout le monde m’appelait Frank à l’époque, ça n’avait rien à voir avec le monstre de Shelley, mais vous manifestiez tout de même un certain agacement quand vous entendiez mes camarades m’appeler ainsi; vous ne prisiez guère pareille spontanéité, pareille familiarité.  François ne devait pas faire assez exotique pour mes copains d’enfance, je crois, pas assez prestigieux non plus, ou alors pas assez états-unien, vu le voisin impérial et cet étrange penchant de la plupart de mes copains pour la traduction poussive lancée la bouche en cul de poule — « Freinki » —, prononciation tout en gorge qui trahissait une méconnaissance assez touchante de l’anglais, mais qui éclairait également leur propre différence, ostracisés à leur corps défendant, signant de cet accent chantant leur décisive altérité, et cela sans qu’ils puissent réellement se défendre, rejetons des ondes qu’ils étaient, fils et filles de La famille Stone  et de Skippy , des gens tout à fait de leur époque, rouspéteurs et obéissants, goguenards et bien votants, finalement assez dociles parce que soucieux de rouler en définitive dans le sens du dollar voisin qui lui valait bien cent sous, et qui avaient donc poliment avalé l’hypothèse d’un Village Global progressivement recouvert de grands M jaunes, laquelle représentation du monde a toujours soulevé chez moi une assez rectiligne incrédulité.  Mais Dan, D’josse, Peete, Mike, Jay-Pee, Bean Lefebvre, Bob et Johnny, goaler des Chiefs, middle line des Bulls, défenseur des Eagles, coach des Red Sox ou pitcher des Panthers, tout cela dans cette enclave francophone d’une Amérique où je suis né, on a beau dire, eh bien ça ne s’invente tout simplement pas.  Ils éprouvaient forcément un grand besoin d’un certain sens, eux aussi, mes amis, même si celui-là prenait l’eau de toutes parts et laissait leurs pieds baigner dans une petite flaque de révérence et d’humiliation à laquelle, mine de rien, on peut finir par s’habituer.  Mes très fiers camarades avaient besoin de se raccrocher à quelque vision périphérique, c’est évident, besoin d’appartenir à un continent, de grimper à un arbre généalogique, de regarder un miroir sans se trouver trop hideux, n’importe quoi, je ne sais pas, mais je peux très bien les comprendre.

Je peux les comprendre car voyez-vous, Frank Jutras — ou « Freink », ou « Freinki », ça dépend de la direction du vent —, depuis toujours c’est moi, je veux dire que je m’y retrouve, je veux dire que ça me va, dans de plus en plus de bars de de plus en plus de pays j’entends « Eh, Freinki! », et de suite je me retourne sur cette enfance mienne, les genoux fléchis et tous les sens en éveil, méfiant jusqu’à la moelle de chacun des os qui me reste, bien en équilibre et déjà sur mes gardes, prêt à tout sauf à moi, mais tendant néanmoins la main droite devant cet homme que je suis, ma précieuse main droite, projetée comme un espoir dément, et seul bouclier derrière lequel il m’est encore possible de me retrancher un moment, en ce monde.




  1. 3.Tout le monde aime Marineland


Toutes époques, toutes allégeances politiques, toutes orientations spirituelles confondues, on semble donc éprouver un besoin viscéral de signifiance immédiate , et souhaiter une direction du sens qui ne traîne pas; ça presse, c’est tout de suite.  On tient vraisemblablement à installer assez vite une logique, on réclame de facto  une destination, peut-être une justification, et on est tout à fait disposé, afin d’arriver rapidement à croire , à une impressionnante batterie d’assauts et de sacrifices, dans les deux acceptions du mot sacrifice.  D’abord en faire  (se priver de quelque chose) et ensuite en offrir  (ou plutôt: offrir en , c’est-à-dire, si on veut éviter les cabrioles sémantiques, l’assassinat en règle permis en vertu de quelque croyance, quelque dieu, quelque stupide idéologie ou quelque autre « nécessité » — souvent liée au rétablissement de notre propre image face à nous-mêmes, d’ailleurs, ou à notre définition toute personnelle de l’humainement supportable ou de l’humainement souhaitable , ce qui ratisse assez large merci).  Ainsi est-on prêt à payer assez cher l’illusion que nous ne nous trompons pas, que nos plantureux écarts d’humeur sont bel et bien justifiés, que nous sommes de vraies, vraies victimes, des cas, des exemples, des martyres, et que les choses, les gens, les contingences nous briment réellement, et que notre détention est injuste, et notre sort inacceptable, mais que toute cette mélasse, au moins, n’est pas bidon, que tout ce cirque se rend effectivement quelque part, que notre souffrance dénote une exigence morale dont il y a lieu d’être fier à confesse, bref qu’il existe bien une révélation aveuglante au bout de la quête, un secret qui vaut le coup, un Saint-Graal, un nirvãna, un Walhalla, et que nous ne sommes donc pas, non monsieur non madame, que d’insignifiants figurants angoissés dans une coulisse humide.  (Quand nous n’avons pas le cran de régler nous-mêmes la facture de ces irascibles besoins de sens, du reste, eh bien d’autres piétons sont appelés à déguster à notre place; ils doivent acquitter les frais de cette quête pour nous, et c’est cher; chaque rang se paie rubis sur l’ongle au royaume du Ce-que-ça-veut-dire.  Frankenstein a payé, lui, d’ailleurs.)

Évidemment, pas question ici des vertus ou des qualités réelles de ceux qu’on appellera victimes ou bourreaux.  Pas question de la pertinence  du but poursuivi (sa valeur objective, si je puis dire, qu’elle soit issue d’un raisonnement ou basée sur une intuition).  Pas question non plus du fait que victimes et bourreaux puissent avoir ontologiquement raison ou tort.  On s’en fout.  (Toute argumentation, en outre, pour qui se lève assez tôt, se développera et sera crue avec une déconcertante facilité.  Si aisément, en fait, que je ne serais pas surpris d’apprendre que les jongleurs les plus lucides de la Modernité se baladent en ce moment même dans les corridors sans fin des Très Grandes Bibliothèques du monde, rédigent des thèses en trois dimensions sur des sujets confidentiels et choisissent de faire la plonge dans la restauration en espérant que leur trouvaille passe inaperçue le plus longtemps possible.)

Non, il s’agit plutôt de ce curieux tribut que les uns et les autres accordent d’emblée à l’hégémonie du sens déterminé .

On veut  que ça signifie.

C’est clair?

D’abord on défend l’idée qu’il se trouve nécessairement un sens, quelque part dans les bouses, et ensuite on s’applique à lui faire rapidement prendre forme, fût-ce par une mise en perspective elle-même issue de l’éphémère et condamnée à y retourner.  Rarement est-il question de laisser à l’événement le temps d’explorer sa propre existence, de se nicher dans son sens, et de prétendre faire mentir ces a priori , ces poncifs, ces clichés sur lesquelles il est si bon de se rabattre; rarement est-il possible de laisser la poussière se déposer pour y voir un peu plus clair.  Tout ce qu’on attend de la poule, c’est qu’elle ait le cul formé d’emblée pour se poser sur l’œuf, afin que nous puissions passer à autre chose.

Dans cet ordre-là de la fuite en avant, il faut donc que tout soit explicable, et rapidement de préférence; il importe  que les choses puissent être ainsivite saisies par le plus grand nombre .  En chacun semble tapie une petite fée adolescente qui réclame un décret rapide concernant les faits et le sens à leur accorder.  Et nous craignons très peu, à ce compte, les injustices, les trahisons, les scrupules moraux; han: ce sera pour demain, ça.  Chaque chose doit  être saisie, et chaque chose le sera, comptons sur nous pour cela: la peur, le mythe, la foi, la rhétorique, le ragot, la rancune, la déification des armées de « logues » et de « peutes », la riposte justifiée par le principe, la blessure ou la croyance, chaque virus d’ascendance humaine sera ici nourri, entretenu et mis à contribution, puisque dans la grâce comme dans la joie, dans la boue et dans le sang, nous sommes capables d’absolument tout.

Et sourions.

N’oublions pas.

C’est important.

Nous vaincrons.

Nous serons heureux.

Sourions.  Et tenons-nous donc sur une seule nageoire, tiens, pourquoi pas?

Tout le monde aime Marineland, voyons.