Fort de moi
Roman inédit 1

 

Un.


Dans un bus, à cette heure étrange qu’on dit de pointe, celle de badauds harassés par leur époque et sans doute leurs propres exigences à leur propre endroit, fantassins totalement mûrs pour une autre émission télévisée qui célèbrera les traits les plus fins de nos intelligences, Lisa-Sophie entre comme une louve dans ce bus et dans ma vie, elle repère un siège libre et se dirige vers lui, elle semble danser et porter l’ironie dans ses cheveux roux défaits, mais peut-être elle ne fait qu’éviter les corps encore vivants, elle bouge d’ailleurs fort lentement, je voudrais que cette fille se déplace plus vite, beaucoup plus, car elle prête carrément flanc à ce que la vie va tatouer sur elle, elle est trop meurtrie, trop vulnérable, trop consentante, quelqu’un devrait intervenir, et un super gros monsieur, maintenant il faut dire un obèse, en tout cas une impressionnante montagne de graisse, se dirige vers le même siège que Lisa, la bouscule et s’y déverse, je n’ai pas d’autres termes, la montagne se déverse dans le siège repéré par Lisa, sans une once d’humanité, sans un appel, sans fratrie, comme un dû, alors comme un baume sur la ville, réellement comme une fleur, une promesse, une foi, j’entends pour la première fois la voix de la femme que j’aimerai totalement, je l’entends soupirer devant le titanesque fessier, s’adressant à lui : « Eh bien... Oui, allez-y, je vous aurais cédé la place vous savez…  Et pour être très franche,… chère…, affaire, je m’attendais à quelque chose dans votre genre, il est tard, il a plu, les ordures devaient commencer quelque part aujourd’hui, et c’est vous.  Bravo. »  Elle est très attentionnée, grammaticalement impeccable, rompue à l’impolitesse latente, mais en même temps sincèrement soucieuse à l’endroit de l’énorme derrière et de son propriétaire.  Et pacifique, je précise ; aucune malice, aucune intonation théâtrale, juste les faits.  Mais ensuite, comme une ballerine, elle fait un tour complet sur elle-même, une vraie scène de rue, ce bus, et une fois revenue devant les titanesques fesses, là elle se met à hurler, mais sans les points d’exclamation, ce qui est une grande leçon pour moi, hurler sans s’exclamer : « Non mais...  Non mais vous le faites exprès, dites? »  Elle s’adressait toujours au propriétaire du fessier, qui désormais lui faisait face.  « Vous aviez qu’à demander ; un petit regard suffit, monsieur Hulk.  Est-ce que c’est de naissance, grosse truie de merde, vous pourriez être maigre comme un clou que je vous dirais la même chose, est-ce que c’est de naissance cette attitude dégoûtante, votre capacité à faire chier le monde ? »  Le pachyderme demeure interdit, évidemment, et la dévisage de pied en cap, comme un élu de droite.  « Et vous pensez que c’est moi la débile, espèce de taré, non mais vous avez vu ça, le peuple ? »  Elle s’était retournée et s’adressait à nous, donc à moi entre autres, je suppose, puis se tourna de nouveau vers la chose immense.  « Que vous soyez né dans une lèchefrite ne fait pas de doute, cher lard, mais vous, vous avez choisi d’y vivre. »  Elle n’était pas gentille, mais il faut prononcer gentille avec des guillemets.  Elle se détourna ensuite complètement de sa cible, de toute façon scotchée au siège, indolente, comme droguée, et son attention fut attirée par un poème qui défilait en lettres néons blastées sur le mur du bus, derrière moi, elle s’approcha du poème, me frôla et c’est fou, tellement fou son odeur, puis elle s’éloigna de ma position dans le véhicule et le monde, je la voyais qui essayait de lire, sa tête bougeait de gauche à droite à mesure que les vers défilaient, un peu myope la fille, je me dis, décidément elle a tout pour elle, j’ignorais à ce moment à quel point elle était redoutable, je veux dire parfaite et exactement belle, elle trimbalait en outre elle-même un derrière du tonnerre, d’où je suis sur cette terre je peux le jurer, et l’amour n’y était pour rien, c’est une simple constatation, quel cul elle aussi, mais dans le sens de ouf, rien ne dépassait dans mon cœur, je pense que nous étions un jeudi, elle non plus ne se souvient pas.

Alors, comme un premier geste dément et cependant souverain, j’ai presque bousculé des badauds, oui, moi-même, pardon monsieur, pardon monsieur, et je l’ai suivie en changeant habilement de main courante vissée au plafond, je l’ai suivie jusqu’au poème, j’ai bel et bien, volontairement, avancé vers cette lueur, cette aube, puis je me suis installé tout près de cette femme qui essayait de lire, comme un réflexe animal je me suis tapi là, derrière elle, peut-être pour l’épier, pourrait-on dire, mais moi je sais que c’était pour l’empêcher de tomber plus bas que moi, et de sa chevelure, à ce moment, j’ai entendu distinctement, comme je vous vois, j’ai entendu monter sa pensée, ce qu’elle avait en tête à propos de cet homme, moi, qui l’avait suivie jusqu’au poème, comme un félin dégriffé.  Me sont revenus en  mémoire quelques vers de Miron, et j’ai pissé sur mon âme autant que sur les statues de terre cuite qui en viennent à dissimuler les forêts vivantes, et la dévotion à leur endroit, dans laquelle nous enfermons nos propres enfants.  Nous vénérons les statues, plutôt que d’inventer l’avenir de nos aimés.  Nous sommes en cela des lâches.  Il ne s’agit pas de renier les statues des anciens, ni leurs mérites, il s’agit de ne pas y être ligotés.

Quoi qu’il en soit, avec moi en tête, elle, Lisa, pensait distinctement: Tiens donc...  Voilà une autre merde.

Elle parlait de moi, elle était rousse, mais naturelle, et de toute façon la vraie rousseur ne se teint pas.

C’était vrai, certes, d’ailleurs, j’étais cette merde, je le croyais, je la croyais, mais j’ai trouvé très attachant qu’elle me connaisse déjà à ce point, et d’entendre aussi clairement ce qui émanait de sa chevelure, c’était plutôt attendrissant, ça devenait même un peu gênant dans ma position, on comprendra, j’étais derrière elle, donc une posture assez bienheureuse pour la baise et autres facéties, mais je ne savais pas la couleur de ses yeux.  J’ai paradoxalement éprouvé beaucoup de bonheur à croire immédiatement tout ce qu’elle pensait, je serais une roulure de ne pas le révéler.  J’ai vraiment aimé ça.

J’ai essayé de me concentrer sur le poème, mais il rimait et ça m’a tout de suite dégouté, je viens d’un patelin où la rime est encore suspecte.

Quoi qu’il en soit.  À cause de l’obèse, à cause du poème, à cause de la myopie, ou de cette vie, eh bien nous sommes pour la première fois l’un près de l’autre, cette femme et moi, à peu près coude à coude, à peu près immobiles dans le roulis, pendus à des poignées de plastique froid vissées dans le plafond recouvert de top-models rachitiques, des visages médiévaux fermés comme des grilles, les yeux de reptiles de ces fillettes vitreuses qui, à quatorze ou quinze ans, font les couvertures des revues sans avoir aimé qui que ce soit, et à peine désiré les autres, on dirait deux statues de la Liberté, Lisa et moi, ou encore deux têtes de porc fichées par une oreille à un pic d’acier dans le réfrigérateur d’un abattoir de campagne d’un pays incertain, c’est vraiment tordu notre histoire d’amour, déjà.  On ne se connait pas beaucoup, forcément, mais nous attendons à peu près littéralement le messie ensemble, dans ce bus, quelle expression désopilante, attendre le messie.

Confusément, imaginant qu’on ne se connait pas beaucoup, je devine que je m’abuse déjà sur notre compte, car nous nous connaissons bien, oui oui, Lisa et moi, d’instinct je veux dire, nous nous savons beaucoup, et je vais le vérifier assez vite du reste, l’apprendre par la racine, d’autant que cette inconséquence première, qu’on pourrait avoir le chevaleresque réflexe d’appeler naïveté, rend de moi une image assez juste : un homme à peu près comme les autres, une variété relativement évoluée de ouaouaron la plupart du temps inoffensif, une espèce de beignet trop saupoudré de farine et de sucre, pris en photographie à son insu en imbibant du Martini, en contre-jour, au crépuscule, à Venise, pour finir sa vie intact sur une affiche de Tim Horton, au Canada, c’est carrément de la merde.  Je suis un beignet croqué en photo sur le vif, je le sais, je l’admets, il doit y avoir quelque chose à comprendre là-dedans, mais je renonce.  J’ai tenté l’écoute avec les femmes d’avant, et Dieu que j’ai payé cher de ne pas savoir feindre la surdité.  Garde du corps, sur une carte de visite, ça m’irait en outre assez bien.  Garde du corps, ou GalérienRameur ferait aussi très bien l’affaire.

Bref, nous gardons le silence, Lisa-Sophie et moi, ce qui est une première marque évidente des espoirs innombrables et effondrés, ainsi que l’une des quelques expressions vitales auxquelles on peut se raccrocher dans des bus et dans des cas pareils, c’est mon avis, c’est mon cas et c’est ma vie.

Je ne sais pas quoi dire, je ne sais pas non plus si c’est bien raisonnable d’y réfléchir maintenant, mais elle est vraiment ravissante cette fille, et sa beauté tombe assez bien.  Je veux dire : une fille ravissante est une bénédiction tous les jours pour n’importe qui, donc même moi, mais particulièrement aujourd’hui, un jour qui ressemble pourtant à s’y méprendre à son hier.

Alors, ce que je pourrais émettre ?  Évoquer ?  Suggérer ?  Proposer ?

Je ne vois pas, et je suis d’ailleurs déjà en route, par ma seule présence indéniable, pour gâcher quelque chose.  Je suis si visible en ce moment, c’est atterrant, on dirait un satellite en chute libre, ça manque de maquis dans ce bus.  Je choisirais bien la soirée masquée, si j’étais maître des sceaux, s’il y avait un bal, mais je ne m’attendais pas à cette femme dans cet autobus, je ne m’attendais pas non plus à être totalement moi, si chétif, car chacun à sa vigilance, j’en ai rencontré quelques-unes avant, de femmes je veux dire, et certaines d’entre elles étaient de véritables terreurs, je n’invente pas d’histoires sur leur compte du reste — le terme terreurs ne vient du reste pas de moi, je rapporte leurs propos à leur propre endroit, quand il est tard, que le bar ferme, quand la femme avec laquelle vous ne coucherez pas vous parle enfin d’elle.

Mais comme courroie, bref, je suis nul, je tourne dans le vide et je ne sers à rien, une sorte d’adjectif — maintenant il faut dire : déterminant.  Par le biais complice de la vitre du bus, j’épie donc Lisa, comme un innocent aux mains sales à force de fouiller les cendres d’un brasier, je me contente de la regarder.

Les yeux fauves, un vrai projet cette fille, une espèce d’explosion dans le couchant, et on dirait vraiment que sa respiration, à elle seule, à quelques centimètres de mon torse, autorise de nouveau quelque chose en moi, elle est vêtue très simplement, veste de lin, bonnet, elle a une bague et dix doigts, deux pieds, une peau, deux yeux, elle a vraiment l’air de quelqu’un de normal, qu’est-ce que j’ai, j’entends un air de flûte traversière et un pianiste qui ne joue que des dièses, je déteste ce bus qui roule sur des pneus quatre saisons, déteste.

Comme le con fini que je prouve être, comme s’il fallait absolument saloper quelque chose tout de suite, comme une ballade liturgique, j’ai avalé et j’ai dit à son dos: « Oui ; nous gardons le silence... », avec d’interminables, de désespérants points de suspension, on aurait dit un feu de circulation recouvert de verglas, je suis vraiment un gars, genre, style.  Un gars.

Elle regarda vers l'extérieur, d’autres badauds emportés dans de stupéfiantes nécessités, des murs de briques qui défilent, des ruelles, elle me semblait si loin déjà, enfuie, je me débattais et je ne savais pas encore pourquoi, je ne savais même pas qu’elle s’appelait Lisa-Sophie au fait, et que je l’aimais à ce point, comment aurais-je pu deviner une chose pareille, Seigneur, je regardais la télé au retour de l’école, moi, il y a trente ans à peine, l’Amérique, les Oraliens, ces petits extra-terrestres casqués qui fixaient les enfants droit dans les yeux en disant « Allez ; pense avec moi, nous allons faire apparaître une tortue. »  J’attendais, j’espérais vraiment, assis devant le téléviseur, qu’ils me disent quoi faire, qui faire apparaître, et j’y mettais toute mon âme de l’époque, j’avais six ans.  Je travaillais fort.  Mais quand ça foirait, quand la tortue souhaitée par l’Oralien n’apparaissait pas, eh bien j’étais certain que c’était ma faute, que je ne m’étais pas assez concentré, et j’étais complètement désespéré sur le tapis du salon, devant la télé et mon échec.  Il n’y avait plus que mes devoirs à faire pour me racheter : pour un incapable comme moi, même pas foutu de faire apparaître une foutue tortue de merde, la dernière alternative était d’étudier.

Elle me dévisagea par la vitre et sembla compatissante.  Elle soupira.  « Et voilà une autre merde, c’est reparti...  Au moins vous avez un cul à peu près normal, à ce que je peux voir…  Dites, vous vous prenez pour un pylône électrique ?  Vous n’émettez pas d’ondes, monsieur…  Si vous voulez émettre quelque chose, cosaque, allez-y clairement…  Je ne suis pas une onde courte, monsieur…  Tiens, vous avez de jolis yeux verts, par contre. »

Elle, elle avait trouvé le moyen de voir la couleur de mes yeux, ou de discerner quelque chose de latent en moi, peut-être en me frôlant vers le poème, je ne sais pas, lui ai jamais demandé, quel con.

Elle me rentrait cependant ainsi dans la gorge, avec panache il faut dire, mes propres points de suspension, j’étais lessivé, et j’aurais évidemment dû fuir, sauter en marche de ce bus de macchabées, il était encore temps, mais je conservais encore beaucoup d’espoir, malgré mon âge avancé, j’allais quand même avoir quarante ans quelques mois plus tard, et je croyais toujours à quelque chose, dans le sens de : croire.  Il n’y a pas de registres pour mon type de foi, pas de jurisprudences non plus, croire peut vous faucher n’importe où, on ne s’y attend plus, et c’est ça la justice.

Sans détourner le regard, sans ciller, elle s'adressa par l’intermédiaire de la vitre du bus à l’homme que j’avais encore l’air d’être.  « Écoutez petit.  Je vous regarde, là, et à mon avis, je crois que ça va être très long de vous extirper de votre pot Masson.  Pardonnez-moi d’être claire, mais je pense que vous n’êtes pas particulièrement doué. »

J’ai feint d’être attiré par l’extérieur, la ville, les spots, la circulation, tout ce qui n’était pas elle.  J’avais encore pour la fuite un certain talent, j’ai du reste signé des articles dans quelques revues littéraires, il y a des années, et même dans des quotidiens, dans les pages d’opinion, les courriers de lecteurs, sur quelques blogues je donnais mon avis et des fois on y réagissait — j’aime croire disais-je, j’en ai besoin, et j’avais tout autant besoin de penser que mon intervention pouvait avoir quelque effet sur ce monde.

« HEILLE ! », cria-t-elle.

J’ai senti le regard des autres passagers se poser sur moi, sur nous, dont celui d’un vieux monsieur à l’air gentil, mais il faut dire une personne âgée, maintenant.  Je n’aime pas les regards posés sur moi.  Je l’ai regardée, elle, toujours par la vitre, quels yeux fauves, bon sang.

« OUI, VOUS, hurla-t-elle.  VOIOILÀ, VOUS Y ÊTES… BIENVENUE DANS CE MONDE, TARÉ...  Dites, vous tenez réellement à jouer à ça ? »  Elle était d’une grandeur insolite et immense, je me suis demandé comment je connaissais le grec ancien, comment il était possible que je déchiffre les sons émis par cette femme, que je les capte et les sache cordiaux malgré les décibels, vulnérables et pacifiques, tournés vers moi, comment pouvais-je discerner pareille beauté, cet alphabet intime, cet amour ?

Je n’entendais pas totalement ce qu’elle disait, c’est vrai, peut-être un mot sur trois, mais ça n’avait aucune espèce d’importance, chaque lettre, chaque son prenait forme et construisait une phrase de ma vie, comme une paume caresse une sculpture de sable savamment humectée.

Je voyais Lisa, elle, moi, une partie de mon équation.

Une question et une réponse qui se tiennent par la main.

C’est difficile à imaginer, Lisa sans le mouvement, sans la vie, mais je la regarde de la même manière, en cet instant.

Elle est immobile dans ce lit, elle tient ma main ou c’est moi qui le fait je ne sais pas, j’aperçois derrière elle le soluté qu’on lui a piqué dans l’avant-bras, je la regarde Lisa, je la regarde, je la regarde à en désespérer de voir, et elle est si mienne, tellement, mais c’est qu’elle ne bouge plus, on dirait qu’elle attend cette fois que ce soit moi qui trouve sa solution, les mots pour l’éveiller, le baiser pour la sortir de ce coma, elle est un ange, ses cheveux roux enluminent l’oreiller blanc, elle respire très calmement, on dirait vraiment qu’elle dort et qu’elle va dans une seconde ouvrir les yeux, et chuchoter : « Mmmm…, bon matin bébé. »





Deux.


Reste droit mon amour, si la chose est concevable encore pour toi, reste dressé devant notre douleur, devant ta propre fureur, devant ta colère tiens bon, tiens bon devant ce qu’ils oseront dire, et sois fort, si tu pouvais rester fort j’aimerais beaucoup, je serais vraiment très fière de toi, surtout fière qu’en regard de ce qui fonce sur nous, et quoi qu’il arrive, fière que tu restes droit, solide, ce ne sera que le souffle du vent, leurs mots sont des palabres tu sais, des bruits qui glisseront sur toi.  Alors, devant tout ce que nous ignorons et qui nous adresse si violemment la parole, tout ce qui est inerte et tout ce qui bouge sans cesse, tout ce qui cherche, tous ces anges et ces démons autour de nous, ma fin prochaine et ta renaissance, et ces silences plombés qui pourtant montent dans nos veines, crois-moi chaque seconde, chaque minute et chaque heure, chaque jour qui viendra rappelle-toi ma main, goûte mes cheveux, enivre-toi de nos salives et avale mes sucs, ne te prive d’aucun bonbon, enfonce ton visage entre mes reins ou mes seins, arrive à t’étourdir, aide à mes soins, va marcher des heures avec ton grand pull bleu, respire nos fleurs ou fais bouillir quelques semences, construis tout ce que tu jugeras bon, juste, nécessaire ou inutile, ça n’a aucune importance, mais je t’en prie mon amour, je t’en prie encore et te prierai sans cesse dans cette nuit étrange qui descend droit sur nous, perçois mon chant et ma voix sous la terre, je t’en supplie, mon bel amour, je danserai pour toi au-dessus de ce cirque vaseux, j’éclairerai la boue, je te le jure, ne les écoute plus jamais, ne les lis plus, ne les regarde plus, elles vont te tuer, tu es trop fragile, tu ne sais pas faire, tu ne comprends rien à cette guerre, et je t’en prie tellement ardemment, mon si tendre amour, je t’en supplie, à jamais, à jamais reste fort de moi.



1 Lisa-Sophie, personnage assez effacé dans Les Inventés (L’instant même, 1999), est dans un coma anaphylactique (réaction allergique sévère) depuis une vingtaine d’heures.  L’homme qu'elle aime, narrateur du chapitre Un, est à ses côtés et lui tient la main, en pensant à des épisodes de leur vie commune.  Dans d’autres chapitres, comme le Deux, tantôt nous lisons le journal de Lisa, tantôt nous l’entendons penser dans son coma, tantôt un narrateur étranger à l’histoire se charge de décrire l’action.  Une version antérieure des chapitres Un et Deux de Fort de moi a été publiée dans Les Écrits, hiver 2010.