L’amour est une 
« auberge espagnole »
9 octobre 2015

En gros. (Et je précise que beaucoup d’infos sont repiquées à gauche et à droite, je n’y suis presque pour rien.) L’expression auberge espagnole vient de la mauvaise réputation qui, dès le XVIIIe siècle, était faite par les voyageurs étrangers auxdites auberges, où il était conseillé aux visiteurs, s'ils voulaient manger à leur faim, d'amener eux-mêmes de quoi se sustenter et se désaltérer, soit parce que l'auberge offrait le gîte mais pas le couvert, soit parce que la qualité et la quantité de ce qui leur y était servi étaient minables, disons, voire plutôt maigre, dans le sens de : rien.


Mais un nouveau sens de cette expression est apparu, et on lui donne trois explications, éventuellement complémentaires :
1. une simple méconnaissance du véritable sens ;
2. chacun amenant son repas, on trouvait dans l'auberge une grande variété de nourritures ;
3. une faune très variée fréquentait les auberges placées sur le chemin du pèlerinage à Saint-Jacques de Compostelle, puisqu'on était susceptible d'y croiser des gens venus de très nombreux pays — salutations ici à mon propre Saint-Jacques-Larocque, protecteur entre tous, et à Samarie.


Mais bref, ces explications n’ont rien de convaincant, je suis d’accord, c’est bancal et ça ressemble à cette merde qu’on appelle wikipédia (source à laquelle se nourrissent beaucoup des journalistes que vous lisez, vous devriez vous méfier d’ailleurs ; la seule valeur de référence, c’est vous, et votre capacité à comparer ce qu’on vous balance comme informations cutanées, si ce n’est avariées). Mais par extension, et là on s’approche du moton, on désigne par auberge espagnole toute idée ou situation où chacun trouve ce qui l'intéresse, ce qu'il comprend, en fonction de ses goûts, sa culture ou ses convictions, au hasard du côté du lit où il ou elle se lève le matin. Je voudrais le répéter parce que la chose est succulente : chacun trouve ce qui l’intéresse en fonction de ses goûts. Ça ne s’invente pas… L’auberge espagnole, c’est notre lunch du midi disons : ce sont des restes, pour être plus franc. (En d’autres mots plus polis : c’est ce qu’il nous convient de croire ; ce qui fait notre affaire dans le tas de déchets.)


Un vrai, de vrai, bordel de sens. C’est très réjouissant, quand on prend un peu de distance, et je crois que vous voyez où je veux en venir, cette semaine. Si vous cherchez une explication, vous la trouverez. Auberge espagnole. Si vous voulez trouver du sens, vous le trouverez. Et si vous cherchez une avenue ou une justification, vous les trouverez. C’est magique et c’est aussi simple que ça. Il fallait y penser. Nous sommes tous des champions du sens. Et on ramène du lait le soir. C’est comme ça. Tout le temps. Alors pour ce qui est de l’amour qui est en titre aujourd’hui, ça va évidemment être la même affaire. On va faire dire ce qu’on veut aux troncs d’arbres. (Tiens, ça aurait pu être ça le titre de la chronique.)


Mon amie Marie-Aimée m’écrivait il y a deux jours qu’elle avait présenté Les Inventés à des ami-e-s, et que la moitié des lecteurs n’avaient pas pu terminer le livre. Je lui disais que la moitié, c’était à peu près la norme. Car on ne lit pas ce qui diffère de nous. Un lecteur audacieux est un lecteur qui accepte une proposition différente, voire bouleversante. Il cherche une étrange altérité — ou il cherche, tout court. On pourrait dire qu’il traîne ses restes avec lui, parce qu’il sait qu’on ne lui offrira généralement que des choses qu’il peut reconnaître, quasiment des évidences en fait, cela dit en tout respect, qui vont lui « parler », ou le faire pleurer ou rire, ou pire encore, lui faire « ressentir » quelque chose, alors que toutes ces belles « émotions », parce que si ressemblantes et tellement semblables ne l’intéresseront que de loin. Ce qui l’intéresse, lui, c’est Mars, pas Drummondville. Et il compte sur nous pour s’envoler.


Alors, si ce qu’il cherche est l’Amour (de l’Autre, de l’Être, de la Différence), il a tout intérêt à apporter son lunch, on va dire. C’est loin, Mars.


Auberge espagnole.