Les textes nous attendent,
vous le savez?
9 mars 2013

Vous avez été plusieurs à m’écrire pour la chronique « Accompagner », il y a deux ou trois semaines. Je vous en remercie ; je suis heureux que mes mots aient pu, à leur tour, vous accompagner un peu dans ce que vous vivez, traversez, craignez aussi.


Cela dit, le nombre de commentaires reçus m’a à la fois ravi et intrigué. Je ne savais pas exactement pour quelle raison, mais quelque chose me turlupinait, et j’ignorais quoi. J’ai donc tenté une expérience, la semaine dernière, au « Ranch », servi par la belle Krystel (mais elles sont toutes belles), et au « Henri », servi par Lise, qui porte en permanence un sourire apaisant. Aux deux endroits, j’ai abordé doucement deux personnes seules à leur table respective (qui me connaît sait que ce n’est pas mon genre d’aller ainsi vers les inconnus), pour leur demander si elles lisaient l’Action, et si elles parcouraient le journal.


Les quatre personnes (trois hommes, une dame) connaissaient le journal (Bazinet et Nadeau, mes patrons, seront ravis), tout en avouant qu’elles ne le lisaient pas d’un bout à l’autre — confidence qui a vraiment fait mon affaire, vu le projet que j’avais en tête. Après m’être assuré qu’ils pouvaient avoir accès à internet, je leur ai donné une photocopie de « Accompagner », la chronique en question, et ma carte, en leur demandant de m’écrire à leur tour par le biais de mon site, si cette chronique (encore non lue), les avait rejoint d’une manière ou d’une autre, et au mieux, si elle leur avait fait un peu de bien. (« Et si c’est le cas, ajoutai-je chaque fois, rien d’obligatoire, et puis ne vous embêtez pas avec la politesse ou quoi que ce soit, vous me faites un petit signe sur internet, c’est tout. »)


Eh bien, voyez comment les choses demandent à vivre : les quatre ont fait signe. Je veux dire : quatre sur quatre. Je suis heureux pour eux, bien sûr (et pour moi, bien sûr aussi), mais là n’est pas l’objet de ma réflexion et de ma démarche étrange. Je faisais véritablement un test (sans méthodologie appliquée, sans preuve, sans connaître l’âge des « participants », etc.).


Et voici les deux conclusions de ce « test ». La première est une évidence : jamais ces quatre personne n’auraient lu la chronique, si je ne l’avais pas sorti d’un journal ancien, et proposé à leur bon jugement. Mais la deuxième est plus intéressante, ou alors plus riche, je dirais : les textes qui coloreront avec le plus de signification notre vie, oui, j’insiste, ces textes sont probablement déjà écrits, et nous attendent quelque part, absolument dépendants de notre décision d’aller les lire, de les chercher, de les élire. Rien de moins.


Vous ne trouvez pas ça vertigineux ? Personnellement, j’en tire une colossale leçon, sans doute encore difficile à décrire, j’avoue. Mais chose certaine, les textes sont là et nous attendent (si j’étais un romantique, je vous dirais qu’ils nous tendent silencieusement les bras). Eh oui : pendant que nous sommes là, qu’on glande à gauche et à droite, qu’on chiale contre les gouvernements, qu’on se demande si on pourra boucler le budget du mois en regardant tous ces malfrats mentir à pleine télé dans les commissions d’enquête, nous ignorons totalement le bien (même minuscule) que pourraient entrainer certains textes, déjà rédigés, déjà publiés. Leurs vertus, leurs qualités, leur efficacité, resteront invisibles pour la grande majorité d’entre nous. Les textes dépendent que nous posions les yeux sur eux, c’est quand même formidable. Formidable.


D’aucuns diront que ce n’est pas un drame (je suis de ceux-là), et il ne s’agit surtout pas de suggérer la course aux textes, mais voilà que grâce à mon insignifiante petite audace (me lever et aller saluer quatre inconnus), j’ai un argument de plus, irréfutable, à soumettre à mes étudiants. Quand ils me diront que la littérature ne sert à rien, qu’ils ne voient pas de raison pour y consacrer du temps, et que twitter ou facebooker leur fournit amplement de quoi lire pour toute la journée, je leur dirai que leurs textes les attendent, quelque part.