La vrille de la parole affolée
9 mai 2015

« Tout ce qui arrive est aussi habituel et prévu que la rose au printemps et les fruits en été ; il en est ainsi de la maladie, de la mort, de la calomnie, des embûches et de tout ce qui réjouit ou afflige les sots. » - Marc-Aurèle (XLIV)




D’abord, grand merci à ceux qui réagissent à ces chroniques. Les propos que vous tenez, tous, sont infiniment respectés, sachez-le, que nous soyons sur le fond d’accord ou pas.


Cela dit. Je n’ai pas à me présenter au collège aujourd’hui, les piles de corrections sont dans un état respectable de reproduction assistée, alors je vais marcher le long de la rivière avec les chiens, parce que certains de ces propos me défont ; ils brisent. Bien sûr, comme homme et écrivain, ça me questionne : je ne saisis pas d’où peut venir une certaine hargne, et contrairement à mes confrères qui refusent d’accorder de l’importance à des assauts souvent déments, je préfère, malgré le mal, les regarder en face. Qui que nous soyons, prof, coach, machiniste, fille à qui on s’est refusé, nous sommes responsables de nos dires, et nous devons tout de même viser le respect, juguler notre réflexe d’attaque personnelle sans cibler l’individu. Quoi qu’il arrive, on doit rester pacifiques. Si nous percevons quelque chose, nous devons offrir cette perception aux autres, et être reconnaissants envers eux de nous suggérer la leur (bien sûr, on peut les inventer misogynes ou condescendants parce qu’ils ont étudié davantage que nous, on peut se rengorger et croire notre clan attaqué, on peut imaginer un scribe offensant alors qu’il a écrit qu’il est « recroquevillé tout contre vous », on peut tout inventer). Mais la prudence, le respect, doivent rester maîtres.


Quand on débarque dans une situation, on a le devoir éthique de freiner notre vrille interne. Il faut le dire, et le redire : on ne sait pas si cette fille, celle qui regarde la neige tomber, a rompu la veille avec l’homme de sa vie, on ne sait pas si ce garçon qui dessine des triangles dans son cahier n’a pas été encore rabroué par son père au déjeuner, ni si le chauffeur d’autobus n’a pas refermé la porte sèchement, crevant le sac à dos de cet étudiant taciturne toujours assis derrière, habillé en noir, les cheveux coupés en brosse, mais sur un seul côté, le Gothik. On ne sait pas. On ne sait rien. On débarque. Et c’est là, dans notre « façon d’arriver », que se joue notre humanité.


Si on se permet d’insulter d’emblée l’autre, de dénigrer, de salir, on s’expose en plus à ce que l’autre nous réponde avec nos armes, parce que c’est le seul langage sur la table. Et si on ne lit qu’une phrase sur deux, parce que ça fait notre affaire de ne lire qu’une phrase sur deux, eh bien on part dans notre dérape, et on va réussir, on est intelligents et brillants, et ça va être l’escalade. Si vous outrepassez ce très simple accommodement humain, l’autre va monter dans sa propre vrille, les haines se succèderont, les trahisons, les pillages de tombes, et si vous pensez que l’autre va vous laisser peinturer le monde avec vos mensonges, vous êtes dans le déni et l’irresponsabilité : l’autre ne respectera même plus vos lois.


Chacun de nous doit mettre un frein à sa parole affolée. Nous devons nous élever devant ce rite tribal de colorer le monde en sang, ne pas laisser la pensée s’atrophier, histoire que les sots trouvent sur le chemin, désormais, des douaniers : vous et moi. On va juste dire : « Calmez-vous. Regardez l’autre angle. ». Et on va le répéter.


La parole affolée, cette vrille folle, n’est le propre ni de l’homme ni de la femme. La parole affolée est ce qui nous saisit et nous terrorise, quand nous nous laissons envahir par l’hystérie momentanée et destructrice de la rancœur. Or, nous ne sommes pas des rats. Nous pouvons dire « Non » à la parole affolée, nous sommes parfaitement aptes à regarder notre vulnérabilité et nos égarements, et à ne pas céder notre humanité aux rongeurs. Ça commence par un très simple « Je m’excuse ».


Cette chronique est un hommage à ceux qui ont blessé quelqu’un, dans leur vie, et qui ont désormais la chance de le reconnaître. Ça veut dire : une chronique en hommage à tout le monde, moi y compris, bien entendu.