La douleur de l’autre
9 juin 2012

On ne la connaît pas, la douleur de l’autre. Ce qu’il traverse, ce qu’il a traversé, juste pour être près de nous, ce qu’il préserve et le maintient en vie, on ne sait pas. On feint, on esquive, souvent on invente, parce qu’elle est insupportable, la douleur de l’autre, sans doute plus que la nôtre. D’où arrive celui-là, celle-là qui donne de la couleur à notre vie ? Qu’est-ce qui s’est passé dans sa vie ? Est-ce qu’il a fait l’amour pour la première fois, hier, juste avant le cours. Est-ce qu’il a reçu un coup de fil qui a fait chavirer sa vie ? Un message sur une boîte vocale, et son frère le plus jeune est mort. On ne sait pas.


Notre responsabilité première, comme être humain, est donc de faire attention, de prendre garde. « Primum non nocere » : d’abord ne pas nuire (« Traité des épidémies », Hippocrate). Faire attention, penser un peu à cet individu qui se présente devant nous ou qui nous lit, est déjà une façon de nous protéger les uns les autres.


C’est pourquoi certains acteurs sociaux (blogueurs, éditorialistes, chroniqueurs, animateurs, conférenciers, enseignants, etc.) peuvent être dangereux. Certains approchent une allumette d’un feu qui couve, comme des aveugles ou des fous. Sans prendre garde, sans précaution autre que de livrer leur tranchante vision des choses. Et ensuite, ils se disculpent. « C’est ma liberté d’expression ! » Ils se pointent avec une allumette, mais auraient tout aussi bien pu arriver avec une sourire, voire une caresse. Malheureusement, essayer d’apaiser plutôt que d’attiser la hargne ne fait pas de la bonne copie, ni de la bonne guerre bien baveuse où on s’enguirlande en mettant de côté les terribles effets collatéraux de ce climat de champ de bataille. Leur liberté, eux, c’est de se promener avec un chalumeau dans les stations service. Et ils en ont le droit. Et ils invoqueront ce droit.


Pardonnez-moi, aujourd’hui, je ne suis pas le genre à ça, mais leur foutue liberté d’expression, c’est clair, ouvre la porte à des excès déments, quand tout le monde finit par trouver normal de mettre de l’avant sans précaution son étroite vision du monde. Cette liberté d’expression, si chère pourtant à mes yeux, devient pour ces pyromanes un prétexte pour expulser le bon sens au profit du « droit » de faire les choses. Des limites sont dépassées désormais, et le spectacle de ces limites dépassées entraîne lui-même des conséquences incalculables. (Comme ce type qui invoquait sa liberté d’expression, figurez-vous, pour continuer de diffuser sur you tube la vidéo du dépeçage du jeune chinois découpé par le psychopathe Magnotta. Du pur délire.) Ce que nous nous permettons, sans faire attention, peut enflammer la paille, et là-dessus chaque acteur public, y compris moi, doit faire un examen de conscience sérieux, pour reconnaître quel rôle latent a pu jouer dans l’horreur notre propre penchant pour la phrase incendiaire, celle qu’on peut taire. Car c’est parfois nous qui donnons le premier coup d’aile, pas le papillon, et la tornade survient au bout du monde, ou dans notre propre cour. Nous sommes responsables de réfléchir aux conséquences de nos avancées. Soyons prudents, juste ça.


Et ceux qui nient la responsabilité accolée à la parole publique, ceux qui ne prennent pas d’abord soin de leurs semblables n’ont aucune décence, nous prennent pour du bétail. Je ne sais pas si peux être plus clair. Ces salopards vont ensuite invoquer leurs droits.


J’espère qu’ils trouveront la justice et le bon sens dans le cadre de leur porte, sinon c’est foutu, on verra ce prestigieux projet qu’est le monde libre, perdre pierre après pierre.