Téléchargez le grincheux
9 avril 2011

Le « Téléporteur », vous vous rappelez ? On sort le portefeuille, on le déplie comme un combiné tenu entre l’oreille gauche et la bouche: « Kirk à l’inter ; vous êtes là Scotty ? »  Eh bien non, Scotty n’est pas là, nous ne sommes pas vraiment là non plus : on ne téléporte plus, on télécharge.


L’Assomption, Théâtre Hector-Charland, 25 mars, suis venu voir Stacey Kent, Marie adore, elle danse sur son siège. Salle raisonnablement remplie, dont Audrey et Danielle, collègues du cégep, puis Lucie et sa fille Judith, qui vient de faire le Studio de la place des Arts, et d’autres messieurs et madames qui me saluent et dont je ne me rappelle pas tout le temps le prénom, ce qui me fait un peu suer, oublier un prénom — ça arrive de plus en plus.


Mon coup de cœur ne va pas à Kent — par ailleurs touchante. C’est plutôt au gars qui assure la première partie, Jordan Officer qu’il s’appelle. Scotché, je suis. Je savais pas que c’était ça du jazz. Ça aussi, disons. À l’entracte, pendant que je gribouille le brouillon de cette chronique, Marie va se procurer deux CD du type. Deux, parce que vous n’étiez pas là, justement, on en a pris un pour vous. Mais où sommes-nous donc, si nous ne sommes plus dans les salles ?


Eh bien, on télécharge. On prive un peu plus le musicien de sa pitance, et on arrive à ne plus se rencontrer, ne plus se mettre en jeu, en risque. À ne plus vivre l’instant du spectacle, les odeurs, les rencontres fortuites, les affinités révélées par la présence de notre corps dans telle salle, à tel moment. Et quand on va à des shows, le plus souvent, c’est parce qu’on sait à quoi s’attendre. C’est bêtement ainsi, comme l’eau d’une source pure devient salée, à force de couler vers la mer, que l’art peut devenir un bête produit, plutôt qu’une expérience vivante à laquelle nous sommes conviés. (Le projet C-32 sur le droit d’auteur, ça vous dit quelque chose ? Élevez-vous contre ce projet, de n’importe quelle façon, svp.)


Détail intrigant: aidez-moi encore. Trois ovations debout, pour un bon spectacle, qui valait certes son prix. Mais : trois ovations? L’extase ? Euh… Que faire ensuite, dites-moi, devant un très bon spectacle, et puis devant un spectacle exceptionnel, quand on atteint le ravissement, on déchire un morceau du rideau ? Est-ce c’est parce qu’on paye le billet et qu’on en veut pour son argent, que nous portons aux nues si vite ? (Et quatre-vingt secondes après le dernier rappel, juré : salle vide. On a, pour le moins, digéré assez vite cette extase.)  Mais allez : je suis un grincheux, oreilles taillées en pointe : « Spock à l’inter. »