Défier l’imagination (2)
8 novembre 2014

Dans une chronique de l’automne 2013, je faisais allusion à la tragédie de Mégantic et à la mort d’un professeur écrasé sous une dalle de béton à Montréal, aux mêmes dates (« Défier l’imagination »). Tout peut arriver. Et ce n’est pas une image comme une autre. Je vous remets dans le contexte, et je me citerai, ce qui est un peu embarrassant, mais vous avez déjà vu neiger :


« (…) Lac Mégantic. Un train fonce dans un bar. Il fracasse les murs au moment où un type embrasse l’épaule de sa blonde, et il explose, enflammant le centre-ville et tuant quarante-sept personnes. Ça défie l’imagination.

« Montréal. Un prof d’anglais de trente deux ans contourne une grue en respectant les balises de la construction, rue de la Montagne. Il reçoit deux tonnes de béton sur la tête. Ça défie l’imagination.

« Ce n’est pas rien : « Défier l’imagination ».

« Je veux attirer votre attention sur notre recours à la métaphore pour traverser la vie, peut-être aussi pour se cacher, ou pour garder cette vie dans l’ordre du raisonnable, de l’explicable. (D’autres accidents surviennent, tous cruels, mais si je m’attarde sur ces deux-là, c’est qu’ils illustrent clairement ce que nous pouvons peut-être tirer comme leçons de ces horreurs.)

« Les choses qui défient l’imagination existent. Bel et bien. Malgré le caractère insoutenable de cette affirmation, c’est ce qu’il faut garder en tête, désormais. Un avion peut tomber sur ma maison avant que j’aie terminé cette chronique. C’est possible. « Défier l’imagination » n’est pas une métaphore. »


Or, en dépit du fait que je n’aime pas commenter l’actualité dans ces Chroniques (besoin de temps, de perspective, on dirait un bonobo : je suis renversé par tout ce qui est furtif, évasif, aléatoire, diffus, tout se passe trop vite pour que j’intervienne avec une minimum d’intelligence. Mais il y a cet autre événement atroce, la semaine dernière, puis ce courriel : j’ai reçu un mot déchirant, et je ne savais pas quoi faire avec lui. J’ai eu l’idée de vous le laisser, comme un lâche, mais je me suis ravisé.


Je me suis ravisé parce que ce courriel en était un de compassion et de prière. Le répandre aurait été l’altérer, je crois. Une femme, très près d’une famille éprouvée, qui m’écrit, qui me dit qu’il n’y a pas de morale à tirer, que retrouver le sens de l’accompagnement silencieux est tout ce que nous pouvons faire. J’aurais pu conserver tout son mot, mais j’ai décidé de conserver seulement les prénoms de Rachel et Joël. Pas comme des incantations, mais comme des sources de prières, justement, parce qu’on peut dessiner une histoire d’escargot pour chasser l’incompréhensible dans l’esprit d’un gosse de quatre ans, nous sommes capables de cette beauté-là, des forces incoercibles jaillissent de nous au moment des pires drames.


La semaine dernière, un jeune homme ivre a foncé dans une maison, à Saint-Alexis, la nuit. Il a tué une femme, mère de trois enfants, Rachel, et blessé le mari, Joël. Les enfants dormaient à l’étage. C’est peut-être un de mes anciens étudiants ; dans la maison, c’était peut-être la collègue de quelqu’un, la fille, la mère, une amie, une sœur, je ne sais pas quoi dire, vers quoi envoyer l’écriture, cette fois ? Je pourrais me rabattre sur : « Ça défie l’imagination », mais ce serait creux, tellement petit, presqu’un procédé de merde (retour sur ce qu’on a déjà annoncé et dénoncé, comme un prédicateur qui crie de faire attention, dans le vide, car comment les rejoindre là où ils sont, mes étudiants, derrière leurs écouteurs, pour leur dire qu’il faut vivre nos folies, oui, mais la tête sur les épaules, toujours, et leur faire écouter « J’ai pas les mots », de Grand corps malade ?), bref un truc d’écrivain ou de curé, qui n’aurait rien à voir avec la mort de Rachel dans la nuit, avec un avion, une voiture, un train, à Saint-Alexis, rien à voir avec tout ce qui peut survenir sans cesse, tout le temps, en permanence, et qui nous fera regretter amèrement de ne pas avoir dit, aujourd’hui : Je t’aime.


Alors, si nous disions « Je t’aime » à quelqu’un, pendant qu’il est vivant ? Et si nous avions une pensée, dans la foulée, pour tous ces êtres qui restent, après que l’imagination ait été aussi violemment défiée ?