Les clous Wilson
8 mars 2014

Ok, une blague. (Je cède, mais surtout pour que vous sachiez que je ne suis pas un gars si sérieux, si lourd, compliqué, vaseux, sentencieux, emmerdant, cynique ; je suis une sorte de clown souvent gentil, j’en suis presque sûr, naïf et souriant dans vos miroirs, ou les miens.) Cela dit, un rien plus sérieusement, vous vous engagez à lire cette blague à haute voix, d’accord ? (C’est un conseil très fréquent à mes pauvres étudiants, d’ailleurs : RHV ; Relire à Haute Voix. Car voyez-vous, quand nous avons nous même écrit un texte et que nous le relisons, on le fait en diagonale, sûr de soi, et beaucoup trop vite — on agit souvent de la même manière avec les gens, du reste, mais c’est une autre histoire. Relire le texte à haute voix — je suis persuadé que ma nouvelle camarade Malika sera de cet avis —, nous oblige à rétrograder, à poser les yeux sur chaque mot, à prendre du temps, et l’exercice fait en sorte d’éliminer, je vous le jure et le leur jure, le tiers des fautes de français, en plus d’imposer au texte l’épreuve de l’oralité, ce qui en fait un ensemble fluide, musical, avec lequel valser devient une évidence, comme le déplacement subtil de deux amants vers une piste de danse, après une œillade complice, de loin en loin, dans une salle de bal.)


Alors, la blague — à haute voix merci. Je vous présente Monsieur Wilson, un commerçant très respecté dans sa communauté, bénévole à ses heures, et qui vend des clous résinés. Monsieur Wilson, un jour, décide qu’il veut vendre plus de clous résinés. Il appelle une agence de publicité en expliquant son projet. On lui répond: Pas de problème, Monsieur Wilson, on va concevoir une pub qui va vous faire vendre des tas de clous résinés. Ça va vous coûter 3000 à peu près, et regardez votre téléviseur dimanche matin, 10h30, vous allez être content. Monsieur Wilson fait le chèque.


Le dimanche matin, à 10h30, Monsieur Wilson est devant son téléviseur, café en main. On voit apparaître à la télé une publicité silencieuse montrant, en plan fixe, Jésus Christ sur sa croix. Pas de mouvement, pas de son, pas de nuages dans le ciel. Au bout de quelques secondes, un sous-titre apparaît avec des lettres stylisées, comme si elles saignaient. « Les clous Wilson, ça tient en Jésus-Christ. »


Monsieur Wilson est sans connaissance. Il se rue vers le téléphone, renversant son café sur son complet brun, et appelle l'agence de pub. Il explique que ça n'a pas de bon sens.


On lui répond: Ah, vous n'avez pas aimé ça ? Ok. Alors, écoutez : on peut vous faire une deuxième publicité, mais avec mouvement et trame sonore, quelques figurants muets, un comédien, deux lignes de texte. C’est certain que ça va coûter un peu plus cher, peut-être dix ou douze mille. Regardez votre téléviseur dimanche matin, 10h30, vous allez être content. Monsieur Wilson fait le chèque.


Le dimanche matin, à 10h30, Monsieur Wilson est devant son téléviseur. L’image ouvre sur un plan fixe du désert de Judée. On voit des cumulus qui traversent lentement le ciel et deux ou trois goélands qui semblent hésiter entre la mer morte et la Méditerranée. Au bout d’un moment, on entend le souffle d’une personne qui court et on perçoit le bruit de ses pas dans le sable. De la droite de l’écran, on voit surgir un type en haillons qui court pieds nus. Il bifurque sur sa droite et poursuit sa course vers le désert, en s'éloignant de l'objectif (on le voit de dos).


On entend d’autres bruits de pas, plus nombreux. Du même endroit surgissent cinq légionnaires, qui empruntent le même chemin que le fugitif et le poursuivent dans le désert. Ils sont eux-mêmes suivis par un centurion dont on entend cliqueter la lorica squamata, le scutum, le glaive, le casque et le reste. Il tourne à son tour sur la droite, court les jambes trop larges, glaive en hauteur, et peine à rejoindre ses légionnaires. Après une ou deux secondes de poursuite, on entend le centurion crier : « Bande d'Innocents! Je vous l'avais dit de prendre des clous Wilson ! »


Joyeuses Pâques, si on se parle pas avant.