Les poules
8 février 2014

Lundi soir dernier, je termine un cours. Comme chaque semaine, je sais que la date de tombée exigée par mon tortionnaire pour ce texte se précipite vers moi. Mais j’hésite encore entre deux sujets, et j’arrête saluer ma souriante Carole, à l’entrée du collège, qui veille sur nous tous. Elle me demande sur quoi je vais écrire, et je lui raconte les deux sujets, en utilisant le mot « Poules », au hasard, dans l’une de mes descriptions.  Au moment de partir, elle me dit : « Ça va être bon ça, les Poules ».


Avant son commentaire, j’hésitais (encore) entre deux titres pour la chronique évoquée par le mot « Poules ». Le premier était « Sans-gênes, sans éducation ou sans-desseins ? », et le deuxième: « Le Savoir-vivre ». Mais la réflexion de Carole m’a remis à ma place, car c’est exactement le titre qu’il fallait : « Les Poules » (remarquez : morues, grenouilles ou génisses auraient été appropriés, mais un peu insultants, et je suis un gars poli).


Alors, situation. Je discutais avec mes étudiants, à la rentrée, de la nécessité d’adopter certaines règles communes afin que puisse s’ériger un tissu social solide, dans lequel chacun pourrait évoluer dans l’espace de sa tête et dans celui de la société sans boulets aux pieds, en exprimant sa singularité tout en respectant certaines règles, parfois tacites (ce qui se fait ou ne se fait pas sans qu’on ait à le spécifier). Il se trouve que la règle, pour des raisons évidentes vu la quantité d’hormones qui les anime, ne jouit pas d’une grande popularité auprès de mes étudiants. Or, tentai-je d’expliquer, la règle régule. C’est son rôle. C’est tout. (La règle est rarement inutile ou injuste, d’ailleurs, alors que l’ordre ou la loi promulguée peuvent l’être.) « Sceptiques » n’est pas le mot qui décrirait réellement leur désaccord, mais je donne justement un cours, cette session, dont l’un des objectifs est la prise de parole en public : je sentais que ça allait bouger. Prenant appui sur mon bureau, je leur ai demandé si certains d’entre eux étaient venus au cours avec leur voiture, et 32 étudiants ont levé la main, presque tous. J’ai dit : « Ok, alors, au retour à la maison tout à l’heure, svp, roulez à droite. » On a ri, et on a parlé à fond du rôle bénéfique de la règle, même implicite.


Je voudrais, je l’avoue, que des règles plus strictes soient parfois imposées aux gens qui ignorent que la vie en société exige un minimum de politesse à l’égard des autres. Le Savoir-vivre le plus élémentaire. Et j’en reviens aux Poules de Carole.


J’étais installé depuis deux minutes dans un resto, avec mes journaux. Survint alors dans les décibels de ma vie une cohorte de Poules d’âge varié, qui ont posé leur petit cul, malheur, juste derrière moi, envahissant l’espace physique et sonore de retentissante manière. Elles caquetaient déjà, dès l’entrée dans le resto, mais pas comme dans un poulailler, plutôt avec ostentation, insistance, arrogance, s’interrompant les unes les autres (ou s’encourageant ?), parlant en même temps et en élevant le ton au sujet de n’importe quoi, mais de toute façon, et surtout, si fort. Je n’aurais pas pu inventer pareil sans-gêne. Et je ne parle pas seulement du tapage ou du vacarme de leurs rires convulsifs, ni de l’inconfort des autres clients. Elles étaient insupportables. Et personne dans leur groupe n’a eu l’idée de proposer au cheptel de parler moins fort, c’était comme une course verbale vers le tintamarre. (Pas seulement tonitruant : c’était une sorte de bruit, je dirais, à peine humain.) Je me suis retourné et j’ai dit : « Quand même… ».


J’ai pensé à vous, à cette chronique, j’étais un peu découragé, j’ai pris des notes sur mon napperon. Au moment de partir, la dernière du banc de morues est passée à ma hauteur et s’est exclamée : « On s’en va là, monsieur, vous allez pouvoir lire votre journal !!! Ah-ah-ah !!! ». Elle se retourna vers son troupeau, qui à son tour a éclaté d’un rire de femmes des cavernes, et elles sont toutes sorties. Une fois le calme revenu, ma toute jeune serveuse m’a offert un réchaud de café. « Désolée », dit-elle.


« Sans-gênes, sans éducation ou sans-desseins  » ?  Non. « Le Savoir-vivre » ? Non. J’ai choisi « Les Poules », parce que des poules n’ont pas à apprendre le Savoir-vivre.