Les sacs de poubelle de la cuisine
7 novembre 2015

Parfois, à l’amorce d’une chronique, j’éprouve une gêne un peu honteuse à l’idée de vous parler du rien qui m’est venu en tête pendant la semaine, parce que j’ai peur que vous m’en vouliez. Je veux dire : si j’attire votre attention sur une niaiserie quelconque, et si ensuite cette billevesée vous poursuit comme un ver d’oreille (une ritournelle, mais je préfère « ver d’oreille ») jusqu’à votre linceul, vous pourriez avec raison m’en vouloir à mort. Je me souviens du début d’un roman de Doris Lessing (« Regardez-moi » ; quel titre…), dans lequel elle commençait par (je paraphrase, je n’ai pas le roman sous la main, prêté ou volé, encore) : « Une fois que nous savons quelque chose, nous ne pouvons plus ne plus le savoir, on ne peut que l’oublier. Et l’écrivain, lui, puisqu’il écrit, se condamne à la mémoire. »


Petite gène, donc, à soumettre à votre attention des trucs qui pourraient ensuite habiter vos quotidiens, voire les hanter — et puisque j’ai bon dos, ça finira en proverbe : « C’est la faute à JiPéGé » (parlez-en à Louis Hamelin, l’écrivain qui publie parfois dans « Le Devoir » : l’adage vient des abysses de sa création et de soirées bien arrosées).


Ainsi cette semaine, j’ai eu l’idée de parler avec vous des sacs de poubelles de nos cuisines (mais j’aurais pu parler des sacs à fruits chez IGA, des sacs noirs du garage, de n’importe quel sacs en en plastic destiné à ne jamais vouloir se décoller), sacs qui sont un des éléments de nos quotidiens qui me font bégayer, et que je regarde chaque fois comme des ennemis potentiels quand vient l’heure de les changer. Je n’y peux rien, c’est génétique, ADN, comme quand je regarde un élu, mais immanquablement, je « tilt » : il « faut » changer le sac, et ça atteint invariablement mon humeur. Je soliloque, tente de méditer, pratique le cognitivo-là-là, j’essaie de penser à Achille Talon, à Gaston Lagaffe, à Rantanplan dans Lucky Luke. Des fois ça marche. Souvent non.


Bref. « Je ne sais pas pour vous », comme certains chroniqueurs un peu crasseux commencent la moitié de leurs chroniques, mais je vois à mesure ma poubelle de cuisine se remplir avec un certain effroi, persuadé que j’aurai, le soir ou le lendemain, le mandat de porter ledit sac dans le bac vert (ce qui est une activité jolie), mais surtout que j’aurai aussi à changer le sac, au retour. Changer, le, sac. C’est ici que le bât blesse.


Car je sais le temps infini que je perdrai à trouver le bon côté du sac ; je sais que je passerai 23 ou 40 secondes à décoller les parois du ?&%$@*! de sac avant de le faire valser dans l’air afin qu’il se gonfle, et le temps que je mettrai à l’installer dans la poubelle, rebords bien refermés pour éviter les fuites. Au minimum, je le jure, même si j’ai bien conscience de ne pas être le plus talentueux des changeux-de-sacs, mais au minimum une minute de ma vie, au moins quatre fois par semaine, disons cinq minutes par semaine pour faire un chiffre rond, donc cinq minutes x 52 semaines = 260 minutes (4 heures 333 périodique), donc sur une période de cinquante ans, mettons (4 heures, 333 x 50 = 216 heures 666 périodique), aussi bien dire un peu plus de neuf jours à chercher à ouvrir un ?&%$@*! de sac de poubelle. Neuf jours de ma vie.


Ce n’est pas exactement ce que j’appellerais la « société des loisirs » qu’ils nous annonçaient, ni même la « Liberté 55 », peu s’en faut. Alors, je comprendrais très bien, aujourd’hui, que vous commenciez à nourrir une rage sourde à l’endroit des riens qui colorent ou écument nos vies, d’autant plus que le fada que vous lisez les mets parfois en lumière, ne lui jetez pas la pierre. Merci.


Invitations à tous. (Les avis de mes ami-e-s sont partagés pour le dernier paragraphe de cette chronique. Je devrais ; je devrais pas.) Ce n’est peut-être pas le lieu de vous inviter, mais peut-être au contraire que si, et je me dis que certaines personnes ne lisent que l’édition papier de ces chroniques : ça me ferait donc très plaisir de vous voir à la Librairie Martin, dimanche le 8 novembre, 15h, pour le lancement des « Chroniques de riens », mon éditrice fournit le vin et elle a le coude à la bonne place, ça devrait pas être triste.