Vertiges et doux traquenards
7 mars 2015

Il s’agit cette fois de se mettre un peu à l’épreuve, tester quelques frontières du cœur et de l’esprit, et sourire aussi, en se faisant gentiment subir des épreuves : je joue ainsi avec Aurélie, parfois, mais on peut jouer à ça avec n’importe qui, il s’agit d’une certaine façon de danser, de se mettre en péril, mais d’une manière que je dirai ordonnée, comme tendre un piège amoureux. (Et comme la fiction, du reste, qui permet de vivre des tas de choses, des aventures, des pleurs, des peurs, mais par procuration, dans la sécurité relative de notre divan.) Avoir touché à tout, par exemple, ou un fleuve descendu en westfalia, ou le menu de Robert De Niro, qu’importe, l’idée est de se rendre compte à quel point nous sommes poreux, et que nous vivons intensément dans nos têtes — en n’excluant surtout pas le cœur, reconnu curieusement comme le siège des sentiments, alors que ce n’est qu’une essentielle pompe.


1. L’un de mes grands désirs était de descendre le fleuve en bateau. Je suis en westfalia, avec Aurélie (dix ans) et Renée (elle brûlerait ma maison si je révélais son âge), nous prenons le bateau au port de Montréal vers les Îles-de-la-Madeleine, aller simple, retour par la route (CDMA, la compagnie, pour les ploguer, Aurélie faisait prodigieusement baisser la moyenne d’âge). J’avais pris avec moi, sachant la chose interdite, Monsieur Savon, golden d’avant Bocou Bocou, et on a réussi à le cacher lors de l’embarquement, pauvre chien, il a vécu deux nuits dans la cale, j’allais le voir et le sortir souvent, bien sûr, sauf que des vapeurs d’essence, c’est des vapeurs d’essence, et il est arrivé un peu drogué aux Îles, mais tout le monde sur le bateau s’était amouraché de lui, bon chien Savon. En passant à la hauteur du quai de Lanoraie, ourdissant mon traquenard, j’ai dit à Aurélie de regarder le quai, (ce qu’elle a fait, à l’époque elle m’écoutait), sachant que la semaine suivante, fieffé papa, à la même heure, je l’amènerais sur le quai de Lanoraie pour voir passer le bateau du CDMA…  Hé-hé. Vous imaginez la philosophique conversation, sur le quai, après qu’elle eut été complètement déséquilibrée par le rapport espace/temps/lieu. Des heures de plaisir, on a mangé une poutine.


2. Mais la princesse s’est perfidement vengée. Deux semaines plus tard, elle me demandait qui était mon acteur favori. Ça m’a tout de suite inquiété, évidemment, mais j’ai fini par dire Robert de Niro. Elle a laissé passé sept ou huit interminables minutes, pour finalement demander : « Qu’est-ce que tu penses qu’il mange, ce soir, Papa, Robert de Niro ? » Non mais, l’enfer, on aurait dit le capitaine Haddock dans « Coke en stock » quand le vilain Alan lui demande s’il va dormir la barbe en dessous ou au dessus de la couverture. Qu’est-ce que mange Robert de Niro ce soir ? Je me pose la question trois fois par semaine, depuis douze ans. (On les mets au monde, hein, eh ben ensuite on vit avec.)


3. Goûter cet autre succulent vertige. Prenez place sur une chaise, dans votre maison, et balayez de manière circulaire tout ce que vous voyez, en nommant toutes les choses. Vous avez terminé ? Parfait. Maintenant, dites-vous que vous avez touché à toutes les affaires que vous avez nommées. Toutes. Et maintenant, ajoutez celles que vous ne voyez pas, dans les armoires, les ustensiles, les verres, les boîtes de conserves, et maintenant ajoutez le frigidaire et le garage. Oui : vous avez bel et bien touché à tout. (Vertige, vous dites ? Bonne chance.)


Au fait, pendant qu’on déconne, à l’aide. Pourquoi un tableau placé avec acharnement très droit, sur le mur, deux semaines après, est croche ? (Et ne me parlez pas de la vibration des camions, merci.) Puisqu’on s’amuse autant, avec combien de personnes soupons-nous plus de vingt fois dans notre vie ? Et puis, pensez-vous possible d’être heurté par une ambulance ? Un dentiste avec un dentier, ça vous ferait quoi ? Est-ce qu’on peut sérieusement confondre une voiture de police et un quart de poulet ? Hein ? Et d’ailleurs, vous avez déjà engueulé un policier ? (Moi oui, mais c’était un ami et c’était pour rire, au volleyball.) Et puis, la vraie différence entre un phoque et une otarie ? (Le phoque tombe à l’eau, l’autre a ri.) Enfin, vous voyez le genre, chronique de riens pour accompagner votre pensée vagabonde, aujourd’hui.