M’énervent
7 février 2015

Le café est tranquille, baigne dans un murmure ouaté, vous discutez avec un ancien étudiant, un couple sur votre gauche échange des banalités, un peu plus loin, un homme et une femme assis du même côté d’une banquette feuillettent un journal, attendant un signe invisible de l’autre, qui confirmera que la lecture de l’article est terminée. Une policière sirote un thé au bar. C’est le contraire des café français, bruyants, ou chaque client crie « Garçon ! » sans que personne n’en fasse de cas. Et soudain, à la table voisine (le couple) résonne une indescriptible sonnerie, ce qui est déjà un inconfort pas à peu près pour tout le monde, y compris la police. Votre ancien étudiant sait très bien ce que vous pensez de ça. Mais ce n’est pas tout. C’est le monsieur qui cherche dans ses poches (pas sa poche, ses poches, il ne sait plus où est son téléphone — je me dis qu’il y a des choses qu’on doit être habitué de faire au même endroit, des trucs qu’on s’arrange pour ne pas déposer partout, qu’on sache où elles se trouvent, comme du papier de toilette par exemple : est-ce qu’on le cherche partout quand il sonne, notre papier de toilette ? Non ; on sait où il est, c’est comme le portefeuille, le téléphone). Mais c’est pas fini. Il trouve l’objet strident, répond, et là, juré, il hurle au-dessus du café, un peu plus de deux fois plus fort qu’au moment où il discutait avec la dame. Il remplit le café de sa voix qu’on dira caverneuse. Alors, non seulement déranger tout le monde avec la sonnerie stridente dans un lieu public, resto, café, file d’attente à la banque, autobus Montréal/Québec, mais en plus, chercher le téléphoner, et surtout, pourquoi crier?


Payer un paquet de gomme avec sa carte de guichet. Bon. Pouvez-vous, s’il vous plait, glisser un billet de dix dollars dans votre poche ou votre sac à main ? Ce n’est pas la question du temps « perdu », pas du tout, ni celui que ça prend dans la file d’attente, et même si les deux autres personnes après vous et avant moi font la même affaire (ce qui peut, dans l’absolu, provoquer des rencontres inopinées), mais une transaction bancaire, pour un paquet de gomme ou un café, c’est dément. Ce n’est pas que je suis pressé, au contraire, mais cette attente obligée est ridicule, et elle double le prix de votre paquet (les frais de la Caisse). Je ne suis pas actuaire, mais les économies de temps sur ce seul détail combleraient une partie du déficit de la province. Je ne suggère pas de passer la file à la course, comme le lièvre, je suggère de ne pas le faire comme la limace.


Variante : la personne devant vous subit le même supplice de la carte de guichet, et elle va payer en espèces sa pinte de lait, c’est formidable, elle fait votre journée. Mais oh, voilà son tour, elle commence à fouiller dans bourse, sort son porte-feuille, et commence à chercher ses sous. Elle veut elle aussi que ça arrive juste, elle attend la taxe, elle recommence à chercher ses cinq sous. (Si vous avez une contravention après ce quart d’heure, vous faites une crise sur votre volant.) Variante : autobus de vieux le mercredi, jour de leur marché. Sont beaux. C’est le jour de la marmotte aussi : la petite vieille paye 8,74, et elle cherche elle aussi ses cennes pour que ça arrive juste.


Vous arrivez devant son comptoir, en personne, vous dites bonjour, elle vous dit bonjour, vous allez commencer une phrase et le téléphone sonne, elle est polie et vous dit « Un moment s’il vous plait », elle décroche et passe sept minutes à parler à l’autre affreux, vous vous questionnez sur l’orthographe du mot endive, et quand elle raccroche, vous lui dites merci, bonne journée, vous tournez les talons, vous êtes en joualvert, mais vous avez la gloire de savoir qu’elle ne le saura jamais, et vous ne retournerez plus à cette agence de voyage, vous qui vous efforcez de ne pas acheter par internet pour rencontrer du vrai monde, vous n’êtes plus certain que vous avez fait les bons choix dans la vie.


Vous voulez à votre tour une pinte de lait. La personne devant vous enregistre des billets de Loto pour l’ensemble des citoyens de la ville. Dont des gratteux. Elle gagne. Elle rejoue. Maman !!


Vous roulez sur la quarante. Le type maintien sa position sur la voie de gauche. Il roule à 102. Il persiste à rester sur la voie de gauche, même s’il ne double personne, pour dépasser le camion là-bas, à un kilomètre, vous faites des appels de phares, vous êtes docteur et une femme accouche sur votre banquette arrière, il ne bouge pas.


En fait, m’énervent, ces sans-gênes qui pensent que tout leur appartient.