Torontoford, TLMEP, les blogues et la décence.
7 décembre 2013

Vous allez dire : Toujours parti ce type, mais je vous jure, ça adonne de même. Donc, la décence.


Je suis en train (je veux dire, le véhicule avec une locomotive) vers Toronto, et je ne peux bien sûr m’empêcher de penser à cette kyrielle de bourdes, de malversations, de délits, de grossièretés et autres tripotages dont Rob Ford, toujours « maire » de la Ville Reine au moment où j’écris, est l’auteur. Et voilà que dans le train, je lis que ce type pourrait être interdit de séjour aux Etats-Unis ; je lis aussi que dans les bains de foule, hockey ou football, le gaillard provoque des cohues tant les Torontois veulent se faire photographier en sa compagnie. Du délire.


Je soupire, c’est vraiment de l’imbécillité à l’état pur, mais je passe outre ces frasques honteuses et surmultipliées par les médias sociaux, pour me poser la question de la décence. On se la pose rarement ; on a tort.


Sous « décence », les dictionnaires vont parler d’une forme de réserve, de discrétion, et au mieux, d’un certain tact dans les agissements et les paroles. Les dictionnaires ne vont pas assez loin, comme ça leur arrive souvent. Dans la décence (qu’on a souvent le tort de définir par son contraire, l’indécence, qui est le viol direct des règles), il y a beaucoup plus que de la discrétion ou de la réserve. Il y a, à la base, du respect. Respect de l’autre, d’abord, mais également respect à l’endroit des institutions, celles auxquelles on croit assez pour aspirer à en devenir l’un des meneurs. (Questionner ces institutions, ces règles, c’est la démocratie ; s’autoriser à les bafouer, c’est l’indécence ; les respecter, c’est la décence.) À ce titre, la décence est à rapprocher d’une certaine éthique, non pas comme une éthique de travail (régularité, efforts constants, etc.), mais bien d’une éthique morale, qui place les transactions avec les autres êtres humains en continuité avec ce commerce au quotidien que nous avons avec eux, les prenant d’abord comme des êtres humains, et ensuite comme des consommateurs, des électeurs, des étudiants, des patients, des vieux, des vedettes. (J’offre et je vends une livre de beurre à un consommateur, c’est l’élément visible. Les éléments invisibles, beaucoup plus importants, sont la qualité du beurre, sa source, ma franchise, le prix raisonnable, et qui sait, la question pour s’informer de comment va la famille.)


Commission Charbonneau, primes de départ obscènes, immobilisme et laxisme pour le pont Champlain, mairie de Toronto ou de Laval ou de Montréal, vomis variés sur les blogues, etc., on se retrouve devant le même déficit de décence élémentaire, celle qu’on doit à nos semblables (et pas seulement parce qu’ils « payent » ou « achètent » quelque chose, mais bien en regard d’un enjeu qui se trouve loin en dessous de cette relation basée sur une transaction — une piastre, un vote, une note, un nombre de visiteurs sur un blogue). Car dans les fondations de ce qui permet les relations entre les êtres et la société, il y a la décence.


Maintenant, faut-il être intelligent pour être décent ? (On s’entend : il faut l’être pour être indécent, et déjouer les règles.) Car c’est là que l’essentiel de ce rendez-vous (raté ou honoré) se jouera : dans l’intelligence. Eh bien, je crois que c’est impératif ; la décence prend sa source à même notre capacité d’évaluer les enjeux réels d’une situation sociale, c’est-à-dire pas seulement ce qui motive la transaction, mais aussi ce qui la supporte, je parle ici du lien qui repose sur la confiance et conséquemment, de l’importance soudainement toute relative des éléments visibles de la transaction.


C’est cette décence élémentaire que nous avons perdue en ne conservant pour importantes que les apparences des transactions. Dans cette logique, on pourra donc inviter des odieux sur les plateaux de télé en alléguant que le fait d’être offensants et grossiers relève de leur liberté d’expression, ou pire, du droit (le « droit » d’être odieux). On banalise ainsi la barbarie. Et ce faisant, comme décideurs, on se dédouane, et nous faisons l’économie du message invisible sous l’affaire : le respect que nous nous devons les uns les autres. On braque alors les projecteurs sur ceux qui n’ont aucune décence. Aussi bien servir des steaks aux cochons.