Adieu, monsieur le professeur
6 septembre 2014

Heureux de vous retrouver. Vous me voyez désolé, toutefois : je voulais lancer cette saison avec la joie réelle d’écrire vers vous, avec cet automne qui promet plein de couleurs dans le Témiscouata (d’où je rédige ceci), avec le triomphe d’un ami sur la maladie, avec le fabuleux contrat de PK Subban, etc., mais tout ce qu’il y a dans le monde me semble aujourd’hui un peu avarié: Ébola ; la bande de Gaza ; la reprise de la commission Charbonneau, le désespérant contrat de PK Subban, et par-dessus tout : Monsieur le professeur est parti, balayant ainsi tous mes projets.


J’ai vu la plupart des films de Robin Williams — certains, 2 fois ; d’autres, 10 fois. J’ai mis au programme « La Société des Poètes disparus » (dans lequel il tient le rôle du professeur Kitting) une quinzaine de fois en cinquante sessions d’enseignement. Le film est prétexte à discuter de liberté, de responsabilité, du concept de la « faute », de la nécessité de « saisir le jour ». J’ai ri, pleuré, et tellement espéré la venue des pensées joyeuses qui permettent à Peter Pan de voler dans « Capitaine Crochet » ; j’ai ragé avec Matt Damon à qui il donnait la réplique dans « Le destin de Will Hunting » ; j’ai compris des choses simples et essentielles avec « Le Roi Pécheur » ; et « Patch Adams », et « Le Monde selon Garp », et « L’éveil », et « Good morning Vietnam », je ne les compte plus. J’ai été salement atteint par la mort de Williams, plus que je n’aurais cru l’être pour un acteur dont le talent crève les yeux, dont le seul nom au générique est un gage de qualité, mais je ne me doutais pas qu’il m’avait marqué à ce point.


Certaines disparations, pour des raisons obscures, s’inscrivent dans ce que nous devons apprendre de nous, chaque jour ; elles nous affectent en entier, comme si elles s’adressaient à notre âme, et nous ne pouvons les évoquer qu’avec tendresse et fragilité. Chaque jour, depuis son décès, je me dis que c’est une nécessité d’arracher quelques mots à la paroi de sa mort, de « faire dire » quelque chose à sa mort, mais contrairement à tous ces journalistes chevronnés que j’admire et qui enfilent les dépêches, eh bien moi, rien, je ne savais pas quoi écrire, on aurait dit du vent dans ma tête : tout était à dire, je le devinais, les mots sont au cœur de ma vie, mais rien ne montait.


J’avais prévu mettre à l’étude « La Société des Poètes disparus » en cet automne 2014… Depuis sa disparition, j’hésite, je me demande si je ne vais pas chambouler mon plan de cours. Ça me dérange, on le comprendra, ça m’a empêché un bon moment de dormir : je le maintiens au programme ou pas ? (Voyez le film, si ce n’est déjà fait : vous comprendrez pourquoi.) Et si votre beau-frère est de ceux qui bêlent que les profs sont des gras dur avec leur « deux mois de congé », dites-lui que je pense à Kitting depuis un mois dans le but d’ouvrir l’esprit de ses enfants, ce qui ne semble pas être dans ses priorités immédiates — pardon, mais figurez-vous qu’en m’exprimant ainsi, je reste poli : je suis très las qu’on traite les éducateurs comme des endives et l’éducation comme un supermarché.


Mais bref, allais-je écrire une chronique qui parle de Kitting ? Eh bien, oui. Et vais-je maintenir « La Société des Poètes disparus » au programme cette session ? Oui. Car nous continuerons de lire Hemingway, Aquin, Sénèque ou Virginia Woolf, nous continuerons parce que nous sommes toujours en vie, nous, capables de jauger, de discuter, d’aborder ces sujets impossibles ; nous regarderons les films de Williams et nous tenterons de discerner ce qu’il y a à tirer de l’affaire, debout non pas sur un pupitre, mais sur une épitaphe, et grâce à ce triste promontoire, peut-être pourrons-nous conjurer quelques démons. Peut-être aussi, par l’absurde, Kitting nous indique-t-il précisément par où il ne faut pas passer. Peut-être nous observe-t-il avec ce sourire que nous lui connaissons, en espérant que nous comprenions.


Les enfants font une farandole / Et le vieux maître est tout ému / Demain, il va quitter sa chère école / Sur cette estrade, il ne montera plus (…) Adieu, monsieur le professeur / On ne vous oubliera jamais / Et tout au fond de notre cœur / Ces mots sont écrits à la craie.


Adieu, monsieur Williams.