Monastir
6 juin 2015

En fait, ce n’est pas exactement Monastir, l’endroit se nomme Ksibel (ou Ksibet) El Médiouni, un peu plus au sud de Monastir, en Tunisie, et donne directement sur la Méditérannée. Il y a eu, là comme ailleurs dans l’histoire du monde, des exactions commises à l’endroit de la planète par des hommes et des femmes sans lois, sans conscience et sans foi. (La foi, qui n’est exclusivement, rappelons-le haut et fort, qu’Amour de l’autre : Talmud de Babylone, Bible ou Coran, si quelques-uns de ces fervents oublient que la véritable foi, c’est essentiellement de l’Amour, rappelons-les à l’ordre, quelle que soit la couleur des soutanes, rappelons-leur que ceux qui défigurent la « foi » en la muant en « religion » sont des prêtres dangereux, et celles qui confondent les deux sont prêtresses dangereuses, et rappelez-les près de vous, svp, ce monde doit être le tombeau de tous les extrémismes, leur fin, leur disparition, ou il ne sera rien, juste une espèce de Terre, et même une terre calcinée ravagée détruite, si l’Amour de l’autre ne guide pas nos actions.) Des exactions, disais-je avant ces interminables parenthèses, des assauts envers la planète, qui font que maintenant, on doit réparer, colmater, ou tout au moins essayer de réparer ou de colmater, et c’est ce qu’une petite équipe de l’Université de Montréal, dont Aurélie, s’apprête à faire, en contribuant à dépolluer une partie de la mer.


Au moment d’écrire cette chronique, ma fille s’envole pour la Tunisie, pour presque trois mois. Un projet superbe, parrainé par Alternatives (https://www.alternatives.ca/stages), un organisme superbe. Je salue, évidemment, avec une fierté immense, ce geste en accord profond avec l’intuition d’aider, et à notre petite échelle, de proposer réparation. Mais si vous me demandez si je suis d’accord pour qu’elle parte trois mois en Tunisie, je vous dirai pas ben-ben, je lui ai suggéré le Groënland mais la banquise n’est pas vendeuse ; si vous me demandez si ça a donné lieu à certaines discussions assez pointues, je vous dirai oui ; et si vous me demandez si c’est réellement de mes affaires de discuter le bout de gras avec ma fille en parlant de djihadiste et de deux cents élèves kidnappées par ce groupe de malades, je vous dirai bien sûr, sur le fond, ce sont mes affaires, mais carrément non, sur la forme, alors là voilà là-bas, mon amour est là-bas, on va se faire des courriels et des textos et quelques Skype aussi, je suppose, mais si vous pouvez imaginer une fiole de quelque élixir plutôt solide qui me ferait passer l’été qui vient dans un état un peu second, je suis preneur.


Parler, donc. Pas assez, j’imagine, mais on a épelé Boko Haram, on a appris à dire le nom en arabe en se rappelant les origines de l’expression (« boko » signifie « book » donc "livre", en anglais, et « haram », « interdit » en arabe : « Boko Haram » veut donc dire, en gros : « le rejet d’un enseignement perverti par l’occidentalisation » — disons qu’on a déjà trouvé plus folichon comme slogan. On a parlé un peu de Jésus, mais pas assez, de Mahomet et de son descendant, mais pas assez non plus, des Sunnites, des Chiites, du berceau de l’ère chrétienne, mais pas assez, et là elle s’est envolée pour l’été ; je l’espère et la sais bien entourée, et je me rappelle, oui, je sais, que des caves aveuglés peuvent frapper n’importe où, qu’ils peuvent faire sauter la patinoire de Victoriaville, je sais que tout peut arriver tout le temps, mais là, cette fois, c’est moi le père, et je trouve pas ça drôle ; sa volonté, oui, elle est prodigieuse ; ses convictions et sa fermeté dépassent de loin les cimes élevées des cathédrales ou des minarets, son don, son ouverture, touc ça, mais c’est moi le père.


Je sais qu’elle ramènera des odeurs, des images, du sable, des tissus, de fabuleuses approches d’un monde que je ne connais pas — voire auquel je ne saisis rien —, et je sais aussi qu’au retour, sa vie sera changée, encore.


Et ne pensez jamais que ce que je viens d’écrire n’est pas de vos affaires. Ce sont nos affaires à tous. Et cette fois, j’en conviens, je ne signe pas un « rien ».


Alors on comprendra que cet été, une fois émergé des corrections de mes vaillants étudiants, j’ai toutes les chances de maigrir un peu.