Rames volées (le début)
6 juin 2014

De ces situations qui font s’arrêter, s’interroger, et finalement dire : Mais qu’est-ce qu’ils ont en tête ? (Le masculin ici ne se veut pas générique : « ils » pourraient être « elles »). Connaissant votre soif insatiable et votre curiosité sans bornes en regard des avancées de l’esprit, vous goûterez au maximum l’anecdote des rames, je crois : je prends en outre le pari que vous confier cette anecdote va faire progresser le singe dans ma tête, et qu’ensemble, on va encore être capable de tirer quelque joie de cette soupe dans laquelle on nage.


Cette soupe : il y a trois semaines, je me suis fait voler mes rames. Pas la chaloupe, juste les rames. (Digression festive et pédagogique : vous savez qu’on dit « chaloupe » au Québec et « barque » dans le reste du monde francophone ? Et un orignal, ici, est un élan en France ? C’est de même : deux mots pour la même affaire. Ironique un peu, non ?) Donc, juste les rames. Faut être assez défoncé, me suis-je d’abord dit — avec cet agacement léger qu’on ressent lors d’un vol sans conséquence, mais qui cependant nous atteint dans des lieux obscurs de nous : Aïe, je viens de me faire voler. Mais ensuite, questions : malfaisance ?; voisin idiot ?; trip d'ado qui vient de boire une grosse bière ?; et par où ils (ou elles) sont-ils (ou elles) passé(e)s ?; ils (ou elles) sont venu(e)s par la rivière, forcément ? Mais alors, ils (etc.) avaient déjà des rames, non ?


Bref, des heures de plaisirs, vous me connaissez, à partir de cette banalité. Je m’interroge sur le phénomène, je commence cette chronique en sachant qu’elle adoptera un ton plus léger que les textes du dernier mois, et tout en soupesant les différentes hypothèses incongrues débiles plates, je m’en vais acheter deux autres rames (une chaloupe pas de rames, en été, aussi bien y faire pousser des poèmes, ce qui n’est pas une mauvaise idée), et six pouces plus longues que les rames volées, histoire d’allonger la portée et la glisse de la chaloupe, et peut-être mes espoirs fous à propos de l’existence, qui sait, sur les flots bleus de l’été, considérant du large cette terre incendiée qui de notre regard dépend, et dans laquelle je ne sais plus tous les jours ma place — vous voyez le genre, du Baudelaire de merde. Mais voilà, deux rames, cent piastres, parce que j’ai aussi acheté les collets à monter, je les ai vissés, bien équilibrés, sont solides et volontaires ces collets, je crois que je les aime ces collets, je pense aux Charolais de mon père, devenus les miens, je pense aux Limousins, aux Holtsteins, à tous les bœufs de l’ouest, aux bouteilles de seven-up alignées sur le bord de la maison quand j’avais sept ans, en tout cas ça y va par là, vous comprenez, je suis à peu près sûr que vous comprenez. Mais ce n’était pas fini, et c'est ici que ça devient abyssal, on frise l’étrange et l’inconnu.


Il y a deux semaines, après les crues, je suis descendu à la rivière, sans autre prétention que de regarder un moment les canards. J’avais un verre de rosé, les chiens enfin lavés comptaient les arbres, et alors, je vous le donne en mille, en plein ça : les rames (volées) étaient de retour dans la chaloupe. Ouais. Intactes. Waouh. Vous voyez le manège qui repart dans ma tête ? Non mais c’est du Chaplin ou alors, c’est vraiment à invoquer tous les signes religieux, et sur un ton ostentatoire, je n’ai absolument aucune idée pouvant étayer le moindre doute en ce qui touche les raisons baroques, les motivations éthérées ou les déviations passagères de ces « ils ou elles », mais surtout, et ça revient, comment ne pas trouver la chose ironique ?


(Suis arrivé au bout des mots accordés par mon intraitable rédacteur en chef, je vous souhaite une belle semaine. La fin des « rames volées », la semaine prochaine.)