Attentes, exigences, déceptions, 
rancunes, rancœurs
6 février 2016

Une chronique comme un murmure, aujourd’hui, une réflexion en route. Il y a un bout de temps que cette question macère dans ma boîte des « Peut-être ». « Pourquoi se méfier des attentes, monsieur JP » ? Je pense que c’est Réal qui m’a demandé de m’arrêter là-dessus. J’avais évoqué dans une précédente chronique qu’il valait mieux être prudent dès qu’on se mettait le doigt dans l’engrenage de l’attente. Que c’était miné. Une belle amie, récemment, m’a ramené au projet, en alléguant sans se douter de quoi que ce soit que c’était « normal » (je la cite), d’avoir des attentes.


Normal, sans doute, mais à combattre aussi. Pour être immédiatement franc, je pense que la plupart des attentes sont piégées, et encore pires sont celles que nous ignorons de nous, que nous imposons sans le savoir, et qui ne sont donc plus seulement des pièges, mais bien des trappes recouvertes de varech avec des pieux dans le fond de la trappe. (Comme cet autre « piège » que peut devenir celui de la Connaissance : quand ce que nous savons, ou croyons savoir, vient aveugler notre perception du présent, et nous faire voir les choses telles que notre prétendue connaissance nous suggère de les voir, plutôt que comme elles sont — un grand « romancier », Freud, a été fort inspirant là-dessus.) C’est nous qui construisons le sens, et notre Connaissance est propre à nous berner. (Il faut probablement le redire autrement: nous sommes les responsables du sens accordé aux choses, aux événements, aux répliques d’autrui ; responsables des valeurs apposées à ceci et à cela. Et à chaque certitude, nous avons intérêt à opposer un petit doute.)


Nous avons le pouvoir de ne pas céder à ce premier réflexe de l’attente. Car attentes, exigences, déceptions, rancunes, et ensuite rancœurs, ça vient ensemble.


Je me bats souvent contre ces réflexes curieux, qui viennent au monde en moi — et qui devraient y mourir. Au bout d’un certain temps, j’arrive à déjouer la plupart de ces rats, je dirais même que je me trouve efficace, dans le sens que je ne me crois plus très longtemps quand je sens ces cancers me monter à la gorge, et que je désamorce rapidement les vilenies qu’ils peuvent m’inspirer. C’est comme si je me faisais moi-même un croc-en-jambe avant de me déclarer certain de ce que je pense — se croire soi-même étant une position, bien entendu, très confortable. Il dit ceci ou il ne le dit pas ; elle entend ceci ou elle ne l’entend pas ; elle bouge ce bras ou cette jambe qui le touchait ; il lit dans son geste un éloignement ; il attendait une réponse qui n’est pas venue ; elle espérait une caresse ou une proposition, etc. Vous pouvez continuer la liste des pièges. Mais la vrille du sens est bel et bien en marche. Un véritable rouleau compresseur dans une côte qui descend. Et bonne chance, alors, pour freiner le bulldozer.


Nous couchons ainsi parfois près de sublimes étrangers que nous aimons depuis des années. Et leur opacité relative n’est nullement l’écran d’un secret, mais une sorte d’évidence, dirait Roland Barthes — que je vous encourage à lire. Le sens se construit à mesure, se nourrissant de déductions, d’interprétations, d’impressions, de craintes, de splendides espoirs. Ce serait presque drôle, si ne n’était pas un peu triste. Les plus significatives réflexions que nous lisons ne sont pas dans les journaux ou les livres ; elles sont tout près de nous, elles glissent sur les murs de la salle de bain, consentantes et offertes, elles dégoulinent parfois quand on s’attarde dans une baignoire bouillante, et elle tiennent compte de nous, comme si elles veillaient sur nous. On croit observer la goutte sur le mur, qui descend doucement, et on se rend compte que c’est elle qui nous regarde. Vous avez déjà fixé une goutte qui vous regardait droit dans les yeux ? Je vous le souhaite.


Sans notre vigilance, nos attentes se muent en exigences envers l’autre, exigences qui deviennent toujours déceptions, qui à leur tour peuvent entrainer de ces rancunes sourdes desquelles il est quasi impossible de sortir, et dans les pires cas, nourrir des rancœurs qui s’étirent sur des siècles.


Mais nous, nous pouvons dire non à la vrille du sens.



Cette chronique est disponible sur le site de l’Action, sous l’onglet « Opinion ».