L’expérience de la solitude
6 décembre 2014

Rappel de la dernière chronique, pour ajuster l’appareil. À la conférence de l’UTA, la conversation a tourné vers les téléphones dits « intelligents », dont nos jeunes font un usage compulsif.  Mes vieux amis déploraient cette utilisation, et je les écoutais studieusement, me sentant toujours interpellé par les mutations contemporaines, mais toujours prudent dans le fait de décréter qu’avant, c’était préférable. La technologie nous a fait changer de monde, disions-nous, mais les deux pieds dedans, nous n’avons pas la perspective de savoir si c’est pour le mieux ou pas. (On évoquait sans rire que ce sont des drones qui bientôt voleraient directement sur les lieux avec les réanimateurs cardiaques en mettant quinze minutes de moins qu’une ambulance.)


C’est en entendant les commentaires et questions de l’auditoire que m’est venue en tête l’expression : « L’expérience de la solitude ». Comme ça arrive parfois, j’ai immédiatement su que cette expression était un titre, et que sous ce titre allait dérouler (un peu comme un menu d’ordinateur) une quantité plutôt impressionnante de réflexions et d’hypothèses, vous savez, le truc à en devenir dingue. J’ai immédiatement partagé cette intuition avec mes compères, les remerciant carrément d’être à l’origine de l’expression, et en mentionnant que c’était la première fois que j’entrevoyais une séquelle réellement négative à l’utilisation compulsive du téléphone « intelligent » (ou « idiot », à votre aise).


On peut la choisir, la solitude, et à ce compte, c’est une respiration. On y évolue, et elle nous entraine doucement à visiter des endroits pas toujours faciles d’accès, mais essentiels dans le développement de notre identité. Nous avons tous des ami-e-s charmants qui ont choisi cet espace dans leur vie, et qui y sont très bien. (Quelques-uns associent solitude et liberté, par contre, et ce serait alors une espèce de paresse intellectuelle sur laquelle il pourrait être joyeux de les questionner à un souper, si ce sont réellement de ami-e-s. Car la liberté n’est pas le contraire de l’emprisonnement, ou de la contrainte physique — on peut être libre dans un pénitencier, et prisonnier dans un mariage, par exemple, mais on y reviendra).


Mais la solitude, quand elle n’est pas choisie, peut donc nous être imposée. Par la vie, les circonstances, l’âge. C’est alors quelque chose de plus difficile à rencontrer, on dira : quelque chose qui forme, et à la dure, quelque chose qui exige sa place sans notre consentement. La fréquentation de la solitude, sa connaissance, son inévitabilité, est sans doute un des derniers remparts qui résistera à l’ogre de la vitesse, qui bouffe, comme un rat la grignoterait, notre civilisation. On ne peut s’habituer (se faire) à la solitude qu’avec le temps, et il est assez important de ne pas y être précipité en entier, sans une certaine préparation, disons.


Et nos jeunes, pour le meilleur ou pour le pire, ne sont à toutes fins utiles jamais confrontés à la solitude imposée par la vie ; ils ne sont jamais seuls, du moins de manière « obligée ». Ils ne connaissent donc qu’une seule solitude, celle qu’ils choisissent. Mais l’autre solitude (la vraie, je crois), ils ne savent à peu près pas ce que c’est, et la technologie leur permet d’éviter cette voie (« T’es où ? »). Ils y feront donc face, quand elle arrivera (et elle arrivera), sans « préparation ». Une âme qui sèche, seule, sans solution, pas de recours possible, pas de fuite possible, panne de courant la nuit dans le Sahara, pas de téléphone pour « tromper » la solitude — jolie expression.


Est-ce que c’est mieux ? Est-ce que c’est pire ? Est-ce qu’ils pourront, par quelque biais techno, éviter jusqu’à la solitude ? Je ne sais pas.


Mais il y a fort à parier que s’ils n’y arrivent pas, ils se tourneront enfin vers ce qu’il reste de vivant quelque part, et ce sera alors nous, parqués dans des espèces de poulaillers climatisés, qui leur poserons la main sur l’avant-bras. Car l’expérience de la solitude, on l’aura faite, et nous l’aurons changée en compassion, comme le grand œuvre assure la transmutation des métaux en or.


Ils auront la technologie, nous aurons la sorcellerie.