L’esprit critique et
la « marde de pape »
5 novembre 2011

La vigilance est nécessaire.

Exemple : cette chronique exige 10 heures de travail. (Je suis très lent.) Je la crois écrite, par contre (elle n’est pas vêlée, répandue ou laissée à elle-même, elle ne vise pas à vous impressionner avec des majuscules, vous séduire, vous titiller avec un propos violent). Elle tiendra debout toute seule, cela dit, on pourra s’opposer à son propos (et je vous y convie), mais elle sera solide j’espère, et supportera votre poids.

Un lecteur sagace et un peu narquois (après que j’aie évoqué les chroniqueux payés à la ligne il y a quelques semaines, qui défèquent leur texte en 30 minutes), me demandait ma rémunération pour les Chroniques de riens.

Eh bien, cher narquois, c’est zéro. Vous avez bien lu : zéro.

Quelqu’un qui est rémunéré zéro, dans notre monde, vous en conviendrez, c’est rare comme de la marde de pape, comme on disait dans mon patelin natal. Dix heures ; zéro rémunération.

Mais je crois qu’il faut oser cette différence, inscrire dans le monde notre refus d’une certaine forme, l’incarner dans un geste politique, si on aspire à un changement réel de mentalité.

C’est le concept même des Donneurs qui est ici en cause (lesdonneurs.ca ; l’activité est terminée, on saisira que je ne cherche donc aucune pub — voici encore une autre façon de faire).

S’élever contre l’ordre comptable du monde, les Donneurs le font. Contre l’hégémonie du nombre, ils le font. Contre une vision arithmétique de l’existence, ils sont là. Prendre le temps avec les gens, plutôt que signer une dédicace rapide en se prenant pour une diva, ils le font. Et ils vous offrent à lire aussi, dans les vitrines des commerces. Et tout est gratuit, donné. (« Tout ce qui n’est pas donné est perdu » est leur devise.) Anarchie pure. Une autre façon de regarder nous est proposée.

Retour de la boucle : la vigilance.

Certains chroniqueux payés des cent mille vous soufflent chaque jour des ordures de chroniques; ce sont des véreux, pour rester poli. Les pires de ces putes vont surfer entre les tribunes radio, télé et les imprimés, répandant une façon étriquée de lire la vie, mais ces gens-là se repèrent, je vous le jure. Avec un minimum d’esprit critique, on reconnaît ceux qui s’adressent à nous en nous prenant pour des oies, on les repère dans le noir, ça s’apprend à l’odeur.

Personne ne veut du rôle de la brebis, pour lui-même ou pour ses enfants, ici-bas. Les gens qu’on aime, on les souhaite libres.

Mais cette liberté se paye.

Elle s’appelle : discernement.

Alors, lisez Facal, Josée Legault, Foglia qui est encore très bon, Cornellier, Michel David, Chantal Hébert, Nadeau, Baillargeon, quelques autres : ils occupent des positions pas toujours confortables, mais claires. On peut s’opposer à eux. Mais de plusieurs autres, méfiez-vous, comparez les positions, il n’y a aucune vérité dans les journaux, il y a juste de l’information, qui exige de passer par le tamis de votre esprit critique.

Et bien entendu, faites ce que vous voulez.

Suggestion de lecture, cette semaine, d’ailleurs : Wilhelm Reich (« Écoute, petit homme », Payot). En illustration d’ouverture, un type enchaîné aux pieds voit que sa chaîne est brisée, qu’il est libre. Il s’exclame : « Mon dieu ! ».

Il est terrorisé par sa liberté.

Vivre libre.

Bonne chance.