Le contrôle et la maîtrise;
le chêne et le roseau
5 mars 2016


Alors. Sur le contrôle et la maîtrise. Intéressante réflexion suggérée par Jean-Claude, à qui je souhaite de recouvrir très vite la santé.


Pour commencer dans la joie, disons immédiatement que le contrôle est un leurre, un beurrier, un piège au bas mot funeste, une sorte de vieille tante amère en fait, je pourrais dire une pute si nous n’étions pas dans un monde aussi aseptisé, et que la maîtrise est au contraire une source de lumière, une inépuisable source de lumière. On veut contrôler, on croit contrôler, parfois on y parvient, mais chaque fois, à la force que nous y consacrons s’oppose une autre force, titanesque celle-là, qui n’est pas dans notre champ de vision. Elle agit à notre insu, elle nous berne, et vient contrer notre poussée vers le bonheur, un peu comme votre main qui plongerait dans un seau d’huile bouillante, et la présence de cette main, évidemment, fera remonter le niveau d’huile dans le seau, jusqu’à ébouillanter vos pieds. Ça brûle, oui. Méfiez-vous du contrôle. Méfions-nous totalement et en groupe, du contrôle, le contrôle est une plaie, la volonté de contrôler est une plaie. (C’est comme donner de l’orteil sur un bloc de béton ; ça ne fait pas mal tout de suite. Mais ça revient après quelques secondes, et ça tue.)

 

Le contrôle n’est pas nécessaire à la maîtrise, du reste, et il est au contraire infiniment plus insidieux, larvé, du venin. Que veut-on habituellement « contrôler », d’ailleurs ? Nos émotions ? Les autres ? Ce que pensent les autres ? Le cours des choses ? Contrôler les connaissances acquises par les étudiants ? les enfants ? Seigneur… C’est impossible. Surtout si on ajoute la notion du long terme. Possible à court terme, certes, ce « contrôle », mais quelle est sa valeur ? Le contrôle est un signe intolérable de faiblesse profonde, le refus de jouer, le refus de respirer, de négocier les virages, de vivre la vie sans rambarde ; le contrôle est la mort. Je connais des gens prodigieusement intelligent qui ne veulent pas réfléchir : ils sautent d’une certitude à l’autre, croient tout contrôler, et il ne se trouve aucune miette de réflexion dans leur trajectoire. Ils décrètent, jusqu’au décret suivant. Vous avez probablement déjà voté pour des personnes comme ça, et moi aussi.


Je m’aperçois ici que le contrôle s’associe nécessairement à une volonté et un espace-temps, un vouloir-agir assez désemparé, et qui ne tient pas compte de ce qui respire dans la machine humaine. Voudrait-on être contrôlé, du reste ? Certainement pas. (Mais peut-être ? Ah oui ? Ce serait plus confortable, disons ? Ce serait la paix ? Assurément, ce serait plus simple. Plus de décision à prendre.) Mais la maîtrise passe malheureusement par l’apprentissage, la recherche, l’humilité, l’inconfort, l’incertitude, l’absence de cette réplique immédiate qui bouchera habilement le hublot de l’autre, la maîtrise passe au contraire par la sagesse, par l’enfant à naître, par la méconnaissance absolue, par l’échec lamentable de nos prodigieux efforts, et par la relative réussite de diverses connaissances, interrogations, explorations, la maîtrise passe surtout par la patience. Le contrôle est un ordre ; la maîtrise est une prière.


« Avoir la maîtrise de » est-il possible? Je vous laisse le soin de répondre.


Il faut apprendre à danser la valse, toutefois, si vous souhaitez avoir une chance de répondre. Sinon, un rigodon fera l’affaire, une danse en ligne, n’importe quelle sottise : nous serons ainsi tous des anges bénis dans le sentier vers la falaise, et on fera ce qu’il faut pour être dans le rang. 


Le contrôle est une menace latente, une aube terrible et menaçante, et la maîtrise est si rare — ou c’est peut-être un mirage. (J’ai une maîtrise en études littéraires, d’ailleurs. Je n’ai pas fait un « contrôle » en études littéraires. Il n’aurait eu aucun sens.)


Vous me demandez vraiment le lien avec le chêne et le roseau ?