« On ferme »
5 décembre 2015

Je peux me fier à mes étudiant-e-s. (Et vous aussi, si vous souhaitez un avis franc.) Ils sont au bas mot extraordinaires. Ils épluchent Le Devoir (lecture obligée) depuis trois mois, chaque jour, pour se renseigner sur ce qui les concerne, et sur les décisions prises (ou pas prises) par leurs « dirigeants », décisions qui détermineront leur avenir et celui de leurs enfants. Je suis certain que mes « ordres », mes règles, les font un peu chier, mais ça va, j’accepte ce noble rôle de m’opposer à eux, et ils montent dans ce train ; sont beaux. J’ai une chance incroyable d’être au contact de jeunes adultes (dix-huit ans ou dix-neuf ans), depuis plus de vingt-cinq ans. (Anomalie réjouissante : je vieillis, moi, et eux ont toujours le même âge, ils ne connaissent pas Roger Moore quand il personnifiait « Le Saint » en noir et blanc ; ils ne connaissent pas Marc Favreau, Sol, qui se jetait en bas d’une fenêtre dans « Sol et Gobelet » — ce qui serait impossible aujourd’hui dans les émissions dites « jeunesse », policées à l’envi, et qui ne donnent plus grand-chose à rêver ; oui, nous sommes en train de tuer leur imaginaire. Oui ; oui ; oui et pas à peu près.


Mais bref : « On ferme ».


C’est le mot d’ordre que j’ai lancé avec un peu d’effroi, j’en conviens, sans trop savoir, dans la dernière semaine et dans mes classes, afin que se répande un mouvement de fermeture, une sorte de mode si on veut, à savoir que dans une rencontre sociale, au bar, au resto ou qu’importe, mais très volontairement, et d’un bloc, poser un geste souverain : que nous mettions tous notre *)&%#% ?@ de téléphone cellulaire à off, même pas sur vibration, et qu’on se paye (ou qu’on s’offre, plutôt), un moment de célébration avec les vivants qui sont près de nous. Fermer, comme dans « Fermer ». Pas « Vibration », pas « Mettre en attente », pas « Je vous rappelle plus tard », non. FERMER. Une façon de crier un pacifique et néanmoins très ferme « Non » à ce que la vie nous met dans les pattes comme « facilités » (ou propose, ou impose). Ce murmure incessant du cellulaire vissé dans la fesse et qui nous fait oublier que devant nous, il y a des vivants.


Je monte souvent les innombrables escaliers qui se rendent à ma salle de classe, et tout le temps (je veux bien dire : tout le temps), je croise des étudiant-e-s qui descendent les escaliers en pitonnant. (En pitonnant, oui.) Je me mets alors sur leur trajectoire, et je prononce tout doucement : « Eh-oh… ». Ils s’arrêtent, nous sommes comme deux poissons dans des aquariums collés l’un sur l’autre, je souris, ils ou elles bifurquent et continuent leur route, toujours en pitonnant. Je dis souvent, quand ils me croisent vers là-bas : « Prudence sur la route, alors », et je me dis qu’ils pourraient s’engouffrer entre deux wagons de métro, sans trop savoir.


Le mouvement de ralenti ne viendra pas d’ailleurs que l’individu. La réflexion individuelle ne viendra pas d’ailleurs que de l’individu. Nous pouvons tout juste déposer sur la table quelques propositions différentes, et voir ce qu’elles éclairent, et ensuite attendre.


Mais vous savez quoi ? Sans exception aucune (et j’ai près de cent étudiants cette session), tout le monde a été spontanément d’accord ; un « Oui » unanime. Ils en ont assez de cette hégémonie de l’immédiat, ils veulent autre chose, ils sont prêts à mettre de côté cette techno de merde qui les abolit, ils veulent des tableaux traditionnels, des profs qui toussent dans la poussière de craie et qui donnent leurs cours lumières allumées, ils sont d’accord aussi quand je leur rappelle de ne pas oublier de réactiver leur cellulaire en SORTANT de ma classe, ils sont friands de fermeté, de se faire indiquer une des voies de leur liberté.


Bref, on l’aura compris, c’est ce que je souhaiterais pour ces « Fêtes » qui viennent : qu’on ferme. Qu’on fasse une pile de cellulaire dans un chaudron à l’entrée de la maison, cellulaires que nous ne reprendrions qu’une fois au chaud dans nos lits, mais aussi en ne les rouvrant qu’au petit matin. Quand de nouveau et de toute façon, nous serons seuls.