La noblesse
4 octobre 2014

Il faut tâcher d’y revenir, nous nous en sommes tellement éloignés, d’un politicien à un autre, depuis quelques années. Il faut retrouver le chemin de la noblesse, car c’est par ce chemin que nous pourrons restaurer les tableaux abimés, refaire notre confiance, quitter les lieux du cynisme et de l’individualité, et offrir les meilleurs exemples à nos enfants — qui ont réellement besoin d’exemples concrets, ceux qu’on dit « à suivre ». Ne les laissons pas tomber.


Mais qu’est-ce que c’est, la noblesse ? (N’allez pas chercher une réponse dans le dictionnaire ; les dictionnaires sont là pour expliquer ce qui ne relève pas de la chose humaine, c’est quoi un arbre, c’est quoi un pont. Ils ne connaissent rien aux abysses de nos remords ou de nos joies, nos aspirations et nos colères, ils peuvent expliquer ce qu’est un embrouillamini, mais ils ne peuvent pas saisir le désarroi d’une société devant une commission d’enquête qui aligne les vers de terre et les ordures, et ils ne peuvent pas non plus saisir comment notre sourcil était incliné, cette fois-là de la première rencontre avec l’homme qui allait partager notre vie. Ils sont très limités, les dictionnaires : tiens, allez chercher « baie » dans un dictionnaire, il vous dira que c’est une petite anse. Allez chercher « anse », maintenant…)


La noblesse, donc, est bien plus que le « caractère moralement supérieur, élevé » d’un homme ou d’une femme — définition pauvre, veule, qui ne s’approche pas de la dignité et de la grandeur du mot. Mais sa grandeur masque peut-être aussi comment il est étonnamment facile de se montrer noble, quotidiennement, à coups de petits riens, d’entraide, de tolérance, d’encouragements.


La noblesse est sans doute une attitude, un regard posé sur le monde. Ce regard est d’abord empreint d’amour, c’est certain. Non pas cet amour partagé entre deux personnes, mais un amour plus général, qui atteint une plus grande amplitude et qui embrasse les choses du monde, ses beautés comme ses travers, avec compassion, deuxième ingrédient essentiel : la noblesse est nourrie de compassion ; une petite clochette qui nous rappelle que l’autre vient peut-être d’apprendre une grave nouvelle, de vivre un épisode douloureux, et que la moindre des choses à faire, dans tous les cas, est de refuser d’être offensif, froid, lointain, dur, car c’est toujours sur cette dureté que peut rebondir le malheur (qui ne cherche que ça, rebondir, pour en causer davantage). Un autre ingrédient de la noblesse est l’humilité, celle de reconnaître que les êtres ne sont pas des arguments, et que les arguments peuvent nous aveugler, nous assourdir. Humilité de savoir et de se répéter qu’avoir raison ou tort est absolument inutile, la tentative de connaître l’autre étant un enjeu bien plus élevé. Le dernier ingrédient, je crois, est la patience, dans la mesure terrible de faire confiance au temps pour clarifier l’eau trouble, éclaircir des zones restées sombres, les malentendus, les cris, les départs. Terrible patience, car pour l’autre, le temps aura peut-être l’effet contraire, calcifiant les douleurs, les mots lancés, les menaces, les peurs, toutes ces horreurs peuvent se figer dans la mémoire comme des statues de marbre, impossibles à déboulonner. C’est tout un risque.


Et soudainement, un jour, oui, ça arrive, à cet homme patient se fait entendre un chant d’oiseau, il y a retour d’ascenseur, un coup de fil, un courriel que l’on n’attendait plus, voire ne souhaitait plus, une phrase dont la lecture fait se réveiller les feux et les flammes du passé, mais qui amène aussi les eaux qui recouvrent enfin les braises, et les éteignent. On voit alors se former devant nos yeux la noblesse ; on voit qu’elle n’attendait que nous pour prendre la place et balayer la rancune. On peut ainsi penser, avec une compassion franche, à cette femme qui nous a trahi, et menti, à tous ces ragots, mais tout est noblement lavé, alors qu’elle nous apprend son agonie, ce cancer pourri. La noblesse, c’est son mot d’excuses, d’abord, qui permet tout, et vous qui les acceptez, et qui l’assurez de vos pensées sincères, amicales, accompagnantes, dans cet étrange voyage qui fond sur elle.