L’art d’agréer (2. L’ordre intime)
4 mai 2013

Retour sur l’art d’agréer, chronique de la semaine dernière amenée par Gilles-de-la-Beauce. On a vu certaines variables de l’affaire (le respect de l’autre et de son opinion), dans l’ordre social. L’art d’agréer est une vision du monde et des relations humaines : une hygiène intellectuelle. Dans l’ordre intime, l’art d’agréer est encore plus nuancé, et émotionnellement plus impliquant. Car il exige de prendre une réelle distance en regard de soi-même. Nos petites fatigues, nos humeurs, notre impulsivité, bref : tout ce qu’on doit dompter de soi, mais qu’on fait endurer à l’autre. (Et Dieu sait que ce n’est pas tous les jours facile de renverser notre narcissisme pour faire une place sur la table aux traités de paix, mais l’art d’agréer exige cet exploit de notre part.)


Par ailleurs, soyons honnête. 1. Soit votre couple bat de l’aile et vous vous en accommodez (vous êtes comme des collègues lointains dans la vie, vous avez peur d’être seul, de changer des habitudes, etc. : ça peut arriver ; désolé). 2. Soit vous vivez avec votre conjoint comme avec un partenaire qui fait ses affaires, et vous faites les vôtres : il y a entre vous des rires, des complicités, des façons de vivre les choses au quotidien, bref quelques surfaces d’union, comme en mathématiques (rebonjour Blaise Pascal) : cette zone où deux cercles se touchent. Et vous vous entraidez : génial. Ou 3. Soit vous êtes pour l’autre un peu plus qu’un partenaire, et qu’il se trouve dans votre volonté de former en couple un projet différent (plus grand ? je ne sais pas) qui vous pousse entre autres à vouloir son bien, même quand il l’ignore — et cela parfois au détriment de vos envies immédiates, vos impressions, vos certitudes, vos interprétations ; c’est ici que ça devient humain, très humain. Dans le langage, par exemple, ce serait la différence entre lancer : « Tu comprends rien ! » ou dire : « Je me suis peut-être mal exprimé ». (En termes informatifs, on arrive exactement au même résultat.) Autre exemple : il ou elle vous invite au cinéma et vous n’avez pas le goût. Vous pouvez répondre: « Pas envie ! » ou encore: « Pas ce soir… ». Dans les faits, toujours en termes informatifs, les deux réponses ont exactement le même sens, mais la seconde réplique, figurez-vous (un peu moins rugueuse mais non moins vraie), est un tout petit peu plus tendre. (La chose parait anodine, mais à la longue, choisir mille répliques un peu plus tendres plutôt que mille répliques un peu plus sèches est assez rentable, si je puis dire, pour l’avenir du monde.)


Les couples qui durent (mieux encore : les couples tout court), savent que ce n’est pas là une question cosmétique, mais bien un hommage, une révérence à ce qu’est l’autre, et un pansement sur la difficulté qu’elle éprouve parfois à bien nommer ce qu’elle ressent, ou de la difficulté qu’il éprouve parfois à parler, tout simplement. (Dans cette logique du respect, on gardera pour soi cette petite conclusion mièvre à propos du fait que nous avions raison ; l’effet de cette conclusion insignifiante — narcissique à l’os d’ailleurs, on y revient —, se mesurera à la rancœur qu’elle aura lentement nourrie chez l’autre. Autre outil : éviter sciemment, plutôt que de les répéter, certaines vérités. Pourquoi ? Parce qu’elles tourneraient le fer dans la plaie, ces vérités, et qu’un être blessé à bien des chances de se transformer en fauve.) Et pourquoi pas, au passage, valoriser l’autre, et lui signifier, dans nos mots, que nous saisissons son idée ? Ce n’est pas interdit, la précaution : c’est pas pour les animaux.


D’aucuns diront que choisir : « Pas ce soir… », c’est embellir la vérité, c’est même une sorte de mensonge. Eh bien avec ceux-là, cher Gilles de-la-Beauce, pas besoin de perdre beaucoup de temps à épeler le mot finesse, encore moins le mot délicatesse, et encore moins d’essayer de leur expliquer les subtilités de l’art d’agréer. Ils continueront d’en tirer profit, toutefois, comptez sur moi : leur vie à eux sera plus simple, grâce à une attitude dont ils ne connaîtront pas la source. Par contre, si l’affaire bascule (et il y a de fortes chances qu’elle le fasse avec fracas) en raison de leur inutile dureté, ils se demanderont où se situe l’entrée en guerre de ceux qui n’en peuvent plus, à un moment donné, de les voir tout saboter avec les gros sabots de chevaux de trait. Hygiène intellectuelle, disions-nous.