Poser ta main, toucher ton pied
4 avril 2015

C’est certain qu’il faut que je retrouve ta tombe.

Tout le temps.

Je fais pas exprès, mais tout le temps, ça veut dire chaque fois, et ça veut dire souvent, la plupart du temps à Pâques.

Et c’est difficile.

Difficile, je veux dire : je sais où est l’église, je sais où est la croix, mais décider d’y aller, c’est toujours une décision pas très simple. Il faut que je roule des centaines de centaines de milliers de milliers de kilomètres, tu vois, comprends-tu, dans ma tête ?

Et dans ma tête aussi, des fois, c’est long, c’est tortueux, imagine un bol de spaghettis cuits.

Il faut que je parte, que je prenne le chien, un peu de vin, quelque chose à manger avec toi, et puis que j’avale plein de courbes, que je négocie des tas de virages, et chacun de ces silences étranges — que tu avais raison d’observer, à l’époque, tu avais bien raison de te taire, mais je ne savais pas.

Il faut aussi que j’essaie encore de comprendre c’est quoi au juste, un homme venu au monde en 1925, que j’essaie de ne pas le traduire en justice, le juger, et même de ne pas croire tous ces rares mots qu’il énonçait, donc de ne pas le faire passer par ma propre fosse, mes jugements, mes discours, mes conclusions, mes amours, mes livres, mes articles, mes trahisons, mes convictions, mon école, mes inventions — toute ma merde en fait, c’est vraiment le bon mot : ma merde.

Je suis content de ta mémoire, presque heureux de comment ça s’est passé, nous, mais c’est certain aussi que ta main, sur mon avant-bras d’adolescent, ta main posée sur moi, ça n’aurait pas été une mauvaise idée, juste pour dire : « Ti-gars, va par là », ou alors: « Ti-gars, va pas par là », quelque chose de même, je suis assez persuadé que tu sais ce que je veux dire.

Tu es un peu le père de tous. Et c’est ton silence devant les orages qui finissaient par apaiser les orages. Ton silence devant la rage des tiens, qui les faisaient crier en sûreté, pour ensuite s’apaiser.

Personne ne savait que se profilait devant nous le siècle de la plainte, et si tu voyais maintenant ce spectacle étonnant, tous ces mots qui parent chaque nombril, un stupéfiant déferlement de « moi » et de « je », l’exact contraire de ton engagement et de ton abnégation, tu serais intrigué, tu saurais y faire, alors que moi ça m’écœure.

On pense parfois que je suis illisible, imagine, et sans doute le suis-je des fois, mais c’est peut-être encore le contraire, je suis le plus simple des hommes qu’on peut rencontrer, presque simplet même, mais je suis inaudible devant ces cathédrales de murmures, à genoux devant ces monuments élevés aux nombrils.

Car ils sont émouvants, c’est comme une mascarade insolite, à laquelle je participe moi aussi, je ne comprends rien (je m’exprime ici comme ta petite-fille, que tu n’as pas connue, elle met des « comme » un peu partout, elle est magnifique), mais enfin tu vois, notre folie commune peut-être, cette hystérie curieuse, touchante elle aussi, qu’ils ne veulent pas nommer hystérie parce que le mot fait peur (alors que c’est un mot très beau, quasiment frère de « normal »). Dans ce cirque morbide, tu vois, j’ai du mal parfois à reconnaître ma voix.

Je devine par contre que nous allons nous charger, toi et moi, de faire quelque chose, je ne sais pas quoi au juste. Mais à partir de maintenant.

Je pense que tu as su bien avant moi qu’un jour, je serais prêt à faire quelque chose.

Tu savais que j’allais le faire, tu l’as su avant moi.

Je massais tes pieds à l’hôpital, tu allais mourir et je m’accrochais à tes pieds probablement, tu m’as dit : « Arrange-toi pour qu’il n’y ait pas de chicane. »

Je n’ai rien compris sur le coup, à vingt deux ans on vient d’apprendre à lacer nos souliers.

Plus tard, des années, j’ai compris.

Je me suis arrangé.

Il n’y a pas eu de chicane.

J’ai ton jonc à mon cou, et celui de maman.

Ça aussi, tu l’as su avant moi : je ne tiens à rien, sinon quelques signes, et des engagements tenus.

On va appeler ça la parole d’un homme.

Papa.