L’ironie, Marie-Élaine Thibert
et mes gloussements ordinaires
3 novembre 2012

Il ne faut pas confondre humour et ironie. (Je crois ne vous avoir jamais parlé d’une distinction aussi subtile, aussi vitale.) L’ironie n’a rien à voir avec l’humour, le sarcasme ou la dérision. L’ironie est une distance en regard des choses du monde, un espace ; la capacité de se rappeler que ce que l’on voit, ce que l’on ressent et soupçonne, tout ce que nous déduisons, est relatif. Être capable, disponible, consentant surtout, à reconnaître que l’importance qu’on accorde à un phénomène est souvent une question de hasard, de point de vue, de contingences, et assurément, de maturité. (N’importe qui peut mettre le feu à un sujet, pousser les adverbes et les points d’exclamation. Comptez d’ailleurs sur ce n’importe-qui pour enflammer un autre sujet, la semaine suivante. C’est l’incendie qui lui importe. Pas le sujet.)


L’ironie n’est pas du « relativisme » pour autant, c’est au contraire la manière ultime de démontrer notre souci envers autrui, et notre confiance à l’idée d’offrir ce monde à des descendants pour lesquels nous aurons eu le courage de régler les questions qui étaient à notre portée, plutôt que de leur léguer la facture.


Marie-Élaine Thibert et l’autre guignol : nouvelle fracture récente dans nos quotidiens. Je me permets aujourd’hui de les hisser au niveau des riens qui nous unissent, sans prendre partie dans l’affaire. (Ne pas prendre parti, contrairement à ce qu’affirment certains hérauts, est une exigence intellectuelle d’une grande amplitude. Dans cet univers de ruelle, de hockey sur glace, où la logique de confrontation-les-yeux-dans-les-yeux finit par ressembler à de la virilité, où le « franc-parler » devient la permission de dire n’importe quoi, il n’est pas toujours simple d’adopter le point de vue du débatteur, moins expansif, moins volubile que le polémiste ; il n’est pas simple de vouloir faire avancer un sujet plutôt qu’une réputation.) Observer n’est pas simple.


Je n’ai pas vraiment de « point de vue » en regard de la dernière plantureuse salaison des médias à propos de la laideur ou de la beauté présumé-e-s de Marie-Élaine Thibert. Mais j’ai une question. Que faisons-nous, à part construire notre avis sur celui des puritains ? Nous nous posons le cul comme des moutons qui demandent à être tondus, et nous engraissons les salles de spectacles avec l’humour graisseux des néo-moralistes (ils s’appellent eux-mêmes des humoristes), pour ensuite pourfendre leurs « écarts ». Nous agissons comme des tribuns, seigneurs en siège baquet soudainement auréolés du bon droit et de la morale. Eh bien, nous nourrissons des cochons, les amis. À 80 dollars le billet. Et de temps à autres, nous sommes emportés par la vague de crédulités et de barbarismes pour lesquels nous continuons de payer 80 dollars du billet. Comme au Saguenay en 1996, nous sommes itérativement balayés par une mare de boue que la hauteur de nos barrages aura permis d’accumuler au-dessus des têtes.


La question qui se pose avec l’affaire Thibert-Machin (qui se termine d’ailleurs par un « sans rancune » assez désopilant, de la part de l’offensée), c’est que nous sommes à la remorque de toutes les merdes qu’on peut mousser un jour ou l’autre, pour nous faire perdre de vue l’horizon. Toutes ces merdes qu’on nous sert en chroniques et que nous prenons pour des idées, que nous digérons dans nos gloussements ordinaires, alors que ce ne sont que des ritournelles monstrueuses dont la fonction est de nous endormir.


Et la chose est efficace, passons d’ailleurs au prochain scandale. Ha-ha-ha, ou mondieumondieu ? C’est exactement la même chose.