Il y a voyage (3)
3 mai 2014

Commencé il y a dix ans, à la veille d’un périple en Afrique, et en voie d’achèvement ce printemps ( ! ), ce feuilleton s’arrête sur ce que représente le voyage et l’écriture pour l’auteur.


Je l’ai su dès la première seconde, comme un stylo planté dans la paume : c’est de tout ce foisonnement dont « Il y a voyage » devait rendre compte, sinon ce feuilleton serait inutile. Il me fallait trouver une façon de suggérer que voyage et écriture sont en permanence aux aguets, immédiatement disponibles, à tous moments rêvés, arpentant les touches de notre aire de jeu, prêts à nous montrer à vivre si nous y consentons, si nous daignons regarder à côté de nos habitudes et de ce que nous nous figurons être notre trajectoire déterminée. Écrire n’est pas que pousser un crayon et raconter des histoires, comme faire le Tour de France n’est pas que pédaler. Il y a autre chose. Quand tu écris, à ton corps défendant, tu cherches, risques, oses, ignores ; je pourrais dire : tu avances la main dans le noir, souvent dans le silence mais parfois vers le bruit. Quelque chose te pousse à explorer. Tu entends un cri, un bruit ? N’est-ce pas ton devoir d’aller vers eux ? Sinon, pourrons-nous compter sur ceux qui n’entendent pas les hurlements pour explorer les parties inconnues de notre devenir, ces éventuelles « solutions » ? S’il est écrivain, il doit avoir accepté l’ignorance comme compagne. Et si son travail est dirigé vers l’expression de son idée, de sa quête, de son obsession, ou encore vers l’opposition à l’injustice ou vers la promotion d’une cause, eh bien il sera immensément nécessaire à ce monde et il fera à coup sûr œuvre de bien, mais je ne sais pas s’il fera œuvre d’écriture.


S’il y a voyage, il y a dérive. Nécessairement. C’est une autre responsabilité, dans ce monde de forfaits tout compris, bien ficelés, que de le suggérer calmement et de tenir bon. Accepter cette dérive, cette absence d’ancrage ; se méfier des balises si rassurantes. Montaigne parlait du touriste (qui butine), du voyageur (qui s’imprègne), et de l’honnête homme comme un homme « mêlé » (aux autres), nourri par la différence trouvée sur la route, qui lui ouvre des lieux de lui-même qu’il n’aurait jamais exploré sans elle. L’autre couleur, l’autre sexe, l’autre orientation sexuelle, l’autre religion, nous renseignent sur nous. Toute rencontre différenciée, si elle se fait dans le respect de l’autre, devrait soulever notre reconnaissance, et seules l’ignorance et la peur peuvent muer cette différence en danger pour soi. À ce jeu, il faut à tout prix distinguer la prudence de la crainte, sinon c’est la crainte qui devient notre menace. (J’écris plus haut : « Nécessairement ». J’ai tort. Ce consentement à la dérive est évidemment un choix très personnel. D’ailleurs, moi le premier, j’adore qu’on me raconte des histoires, alors que j’ai l’impression d’en raconter si peu dans mes textes.)


Je ne sais pas si c’est d’humilité, de compassion ou de raison que sont constituées les fondements de la lumière. Peut-être simplement d’écoute ou d’attention. Disponibilité à. Se rappeler la nécessité quotidienne de sortir de soi et de notre cercle, s’arracher à notre propre vrille folle, pour se donner la chance d’aborder le monde, juste un tout petit peu à côté de ce qu’il a fait de nous. Une possibilité de naître, quand nous ne faisons plus totalement confiance à ce que nous appelons vérité, à tout ce qui nous a construit : passé, erreurs, déchirures, victoires.


Et si je n’étais qu’un capteur de mouvement ? Si mon rôle était tout bonnement de témoigner de ce que je vois frémir ? Les ongles parfaits de cette coiffeuse, l’hésitation poignante de ce policier, la fatuité de cet élu, la patience de ce berger, le « Je t’aime » chuchoté à l’oreille d’une mourante, entre deux couplets d’une ballade country, à l’hôpital d’Arthabaska, cette femme très maigre au souffle court qui étirait son dernier avril, ma mère, vingt ans cette année, salut maman, me revoilà qui pense à toi, oui, je délire un peu encore, tu vas bien ?

Et si c’était cette quête-là, mon voyage ?

Revenir aux origines, et tenter de nommer.