La planète des ânes
Ou cracher devant un ventilateur
31 octobre 2015

Voici une autre prodigieuse idée reçue : quand on communique par courriel ou texto, il est facile de basculer dans le malentendu, l’interprétation, de laisser nos impressions contaminer la sauce. Les incompréhensions suivent, le diable s’empare des murs, les blessures se rouvrent, les rancunes infectent les artères et rejettent notre capacité de réfléchir dans les dalots de la pensée.


Je le sais, car le sort a voulu que je me sois trouvé plus souvent devant le rouleau compresseur de l’hystérie et de la folie temporaire que je n’aie été aux commandes de ce tank blindé. C’est un constat, révélé sans gloriole, comme un apiculteur regarde une abeille, avec humilité, se sachant plus petit qu’elle. (Vous avez passé des décennies à apprendre à repérer une veine ? Voici mon bras, je vous fais confiance. Après quarante ans d’observation parfois maladroite du genre humain, serais-je moins bien placé, moi l’obsessionnel, que l’infirmière avec sa seringue pour formuler une hypothèse au sujet des innombrables niaiseries dont nous sommes capables, leurs assises et leur insondable imbécillité ? Non. J’ai acquis et bien payé ce droit à l’hypothèse. On pourrait d’ailleurs rétablir le rôle de l’âne dans l’affaire — l’âne passe à juste titre pour un âne, mais il est aussi une bonne bête de somme, qui porte les charges, qui s’acquitte de sa tâche et sur lequel on peut se fier.)


Haro sur les courriels, donc ? On a tort. Ils sont comme l’alcool : on incrimine l’alcool, mais c’est la personne qui le consomme qui est responsable. De la même manière, on incrimine les courriels, mais ce sont les personnes qui écrivent et lisent qui sont responsables des dérapages — en n’oubliant pas que la « responsabilité » (concept clairement laïque), n’a rien à voir avec la « faute » (concept vaguement religieux).


Ainsi, si on rédige à la va-vite, sans précautions, on ouvre la porte aux bouses et aux bassesses qui macèrent dans les fosses à purin. De même, si on lit en diagonale, ou à moitié, sans égards, on ouvre aussi la porte aux incompréhensions et aux conflits; on fait alors partie du problème, virus tapi dans le noir qui attend les failles ou les invente — car même quand il n’y a ni faille ni erreur, on peut les construire et se transformer en « Alien » qui bave sa morve infectée dans l’œil de l’Autre, comme sur le vaisseau de Sigourney Weaver. Nous sommes les champions de la fuite devant ce dont nous sommes responsables : se calmer, et reconnaître que des lubies démentes peuvent s’emparer de nous à peu près n’importe quand. (Je le sais aussi : ça m’arrive d’être l’« étranger ».) Dans les deux cas (celui qui écrit, celui qui lit), si nous ne sommes pas vigilants, nous sommes susceptibles de devenir ceux qui crachent le poison devant un ventilateur industriel.


La source du quiproquo, en amont comme en aval, c’est souvent l’humain. La nature se charge du fracas et des inondations ; l’humain se charge des malentendus : on juge, on bougonne et on décrète. (C’est à se réfugier aux Marquises, cette histoire.) Accuser les courriels (ou l’alcool, ou le voisin, ou la pluie, ou Dieu, tiens), c’est se décharger du soin qu’on doit accorder à tout labeur ou toute tentative. Quand on y cède, du reste (même si certains « snipers » sur les toits attendent avec impatience qu’on bouge un cil pour nous loger une balle dans le front), c’est toutes les écritures que nous insultons.


En clair : si nous sommes tentés d’invoquer qu’avec les courriels, nous n’avons pas le ton ou la voix de notre interlocuteur pour bien saisir, que ça prête à confusion, etc., eh bien apprenons à prendre plus de temps pour écrire ou pour lire, ça vaut le coup, ou alors revenons au téléphone, il n’y a aucune honte à ça, mais arrêtons surtout d’incriminer le canal utilisé, de frapper l’âne dans les côtes, car un jour, le bâté arrêtera d’avancer ; on l’aura trop insulté, meurtri, inventé. Et les ânes feront comme les singes de la planète des singes, ils diront « Non ».


On aura l’air fou, quand les ânes arrêteront de porter les sacs de sable là où les 4X4 ne se rendent pas.


Cette très simple discipline personnelle contribuerait d’ailleurs à assécher les champs de pisse que sont désormais trop souvent les réseaux sociaux.