Il y a voyage (6)
31 mai 2014

Commencé il y a dix ans, à la veille d’un périple en Afrique, et en voie d’achèvement ce printemps ( ! ), ce feuilleton s’arrête sur ce que représente le voyage et l’écriture pour l’auteur.


Ce feuilleton est nord-sud, j’espère que je ne vous ai pas perdu en chemin, en fouillant ainsi dans ma mémoire — mais sur notre propre chemin de Compostelle, on ne peut que se trouver, et devenir une luciole qui peut-être rassurera un moment un autre marcheur — Jacques, pensées vers toi. Remords, espoirs, regrets, tournures indigènes, le sourire que j’aurais dû renvoyer à ce gamin à vélo, au Burkina Faso, il y a dix ans, puis cette conversation, tout à l’heure, dont le ton montait et que j’ai laissé déraper jusqu’à la querelle, ou cette remarque déplacée à Aurélie à propos de la hauteur de son jean à la taille, tout se contracte puis se déploie à nouveau, et tout est toujours à faire, à refaire, à excuser, à aimer. Des fragments de nous. Parce que c’est bien nous, là, je peux te le jurer. Regarde, tu ne vois pas les feuilles bouger ? C’est nous, dans les buissons. Mais si tu détaches un autre bouton de ta blouse, je ne réponds plus de rien.


Il y a dix ans, je repartais pour l’Afrique en pensant à la proposition d’Isabelle Miron d’écrire sur le voyage. Ce soir, après avoir appuyé sur les touches qu’il faut pour expédier le dernier texte du feuilleton à mon intraitable rédacteur en chef, je roulerai en Westfalia vers la frontière états-unienne, et je dormirai quelque part sur le bord des lignes (quelle expression, dormir sur le bord des lignes), à Sainte-Aurélie peut-être, à deux jets de pierre des États-Unis d’Amérique. Et là, enfin, en Beauce ou ailleurs, je m’effondrerai à nouveau, sans calcul aucun, sauf peut-être pour danser avec l’inutile, pour compter par exemple des trombones de couleurs en les classant en paquet de cent vingt-cinq que j’assemblerai ensuite dans un long serpentin que Bocou Bocou, digne successeur de Monsieur Savon, voudra mâchouiller. Je me demanderai quelle est la grosseur de la plus grosse pelote de laine du monde. Je boirai du thé un peu corsé, et je croulerai à ma guise, et surtout je n’éprouverai aucune crainte à l’endroit de l’effondrement, de l’improbable, de l’incompétence, de l’inutilité, car ce sont de véritables amis, confidents du voyageur et famille de l’écrivain, des étapes sur notre route. J’enfilerai des trombones, je penserai à vous, et je perdrai sciemment mon temps en jonglant avec les devoirs curieux de ceux qui regardent tout simplement en face la chance immense d’être encore en vie après cinquante ans. Je ne sais pas combien de temps j’enfilerai des trombones, des textes, des chroniques, j’ai Lac Mégantic en tête, une fille qui porte une bière à sa bouche et qui est tuée par un train qui fonce dans un bar, tout est si furtif, je ne sais même pas si je finirai cette phrase, si j’aurai cet honneur.


Ne pas léguer mes questions à ma fille ; j’aimerais qu’elle puisse se hisser sur les ruines de mes joutes, et regarder les siennes dans les yeux. À distance, ça peut sembler peu de choses, mais de l’intérieur il s’agit d’un véritable engagement éthique : ne pas reporter sur ceux qui suivront ce qu’il me revient d’atteindre, que ce soit pour le détruire, le dépasser ou m’agenouiller tout près, je ne sais pas. Assumer ainsi voyage et écriture, dans cette errance parfois paisible où peut naître la compassion. L’ampleur et la globalité de cet engagement, je ne les commenterai pas. Ils vivent et respirent avec moi, comme une évidence. Je dirai seulement qu’à mes yeux, il s’agit du seul engagement essentiel de l’écrivain.


Ce texte est dérive et consentement. Une valse, une architecture, et une sorte de folie. Ce feuilleton ne sera jamais suffisant, c’est insensé de vouloir circonscrire en dix pages, ou en dix mille, ce qui se passe ici, ce qui se passera. Il serait insensé aussi de ne pas essayer.



« Ce périple ressemble beaucoup à l’écriture, du moins pour moi. J’apprends chaque jour à apprivoiser l’humilité qu’il faut pour accepter dans une relative sérénité d’ailleurs fugace que je ne sais pas comment finira la phrase que j’entreprends d’écrire — non, pas de virgule. Mais j’ignore. C’est ça la vérité. » - L’Est en West.