Grain de sel et tristesse
31 janvier 2015

Grain de sel et tristesse



Allo Sophie. Je ne commente par les réactions des lecteurs : j’émets une idée, chacun se fait une opinion, et faire confiance me convient. Sur ton conseil, je suis toutefois allé lire sur le site de L’Action, et effectivement, je m’y fais varloper par un M. et une Mme Roy, sur la chronique des filles et du Super Bowl. Marrant d’abord, mais vite attristant, je t’explique.


C’est bourré de fautes, mais c’est pas grave, ce sont les attaques personnelles qui sont pouiches : « Prof prehistorique » (oui, avec un « e »), « rétrograde », misogyne parce que je « descendrais les femmes » (moi, misogyne ; elle est bonne). Le M. pense m’insulter en disant que ses filles en connaissent plus que moi sur le football (ce ne serait pas une insulte, M., je serais très content : c’est pas vous qui cacheriez un peu de machisme là-dedans ?). C’est donc très possible, je n’ai joué que onze ans, quart-arrière, dont la dernière partie au stade olympique à la finale du Bol d’Or, collégial AAA, avec les Diablos de Trois-Rivières, et entrainé des équipes pendant sept années, ce qui ne fait donc vraiment pas de moi un pro. La Mme écrit : « inconcevable que l'on se permettre (sic) de dire que les femmes ne si (sic) connaissent pas du tout » et ajoute que ce sont des propos « réducteurs et indignes dans notre société ». (En quelle haute estime je tiens la femme, pourtant, et je me cite : « S’il vous [les femmes] serait à l’évidence intellectuellement facile de saisir ce qui anime (…) » : plus misogyne que ça, tu meurs.) Le M. écrit aussi : « Le football est sacré chez nous », et la Mme : « Chez nous le football est sacré ». Ce doublon m’a un peu troublé (ça sent la King Family), mais associer religion et football ? Euh… Un Houligan avec ça ? Le football est un JEU prodigieux : il n’a pas à supporter le sacré, surtout en cette période où des caricatures mènent à des assassinats.


Le côté comique de l’histoire, c’est qu’à mon dernier party de Super Bowl, deux téléviseurs au salon, nous étions 15, dont 7 filles, dont la mienne : un fun noir. Voilà pour la misogynie présumée, et la chronique incriminée commence ainsi : « À part quelques sulfureuses exceptions, vous les filles ne connaissez pas Tom Brady ». Toi, Sophie, tu as saisi : il s’agit d’un compliment magnifique à toutes les filles qui le connaissent. Plusieurs lecteurs et lectrices (dont deux grands-mamans charmantes), ont lu la chronique en souriant, goûtant l’ironie, et me remerciant de publier un truc plus léger que le texte sur Charlie Hebdo. (Une des deux me trouvait fort taquin d’écrire « bactérie extrêmophile », la faisant sur le dictionnaire se précipiter : mmm.)


Or, la coïncidence est trop frappante et doit être relevée : nous assistons à la disparition progressive de l’humour, de la finesse, de notre consentement à prendre une distance à l’endroit de ce que nous considérons important, voire « sacré ». Mon respect du lecteur ne se démentira jamais, et jamais je ne l’insulterai comme je viens de l’être, mais retrouver, tout juste après l’article sur Charlie Hebdo (qui disait que « l’humour n’est pas là depuis toujours, et ne sera pas là pour toujours non plus « ), pareil mur devant la relativité des choses humaines, ce sérieux gravissime qui dicte de quoi on a le droit de rire (même s’il est vrai que neuf femmes sur dix se moquent du foot sauf quand c’est leur fils qui joue), me chagrine et me donne des frissons.


Car passe encore qu’on lise vite, ou mal, mais qu’on gomme cet « éclair divin » (disait Octavio Paz) qu’est l’ironie, qu’on ne sache plus prendre les choses avec un grain de sel, et bien sûr qu’on bascule dans l’insulte personnelle comme dans une mare de bouette, ça m’effraie. Relier « sacré », « religion » et « football » (et manifestement, absence d’humour), ne tient pas non plus du plus haut génie : on est certes encore loin de l’intégrisme, mais on est sur le chemin de la pensée rigide — il faut faire très, très attention dans ces marais : on ne joue plus avec des ballons. (Par ailleurs, leçon pour leçon, ce que le football m’a appris, c’est le respect de l’autre : il viendra peut-être à l’idée des Roy de s’excuser ; la misogynie est une accusation grave.)


T’inquiète pas : « Tout est pardonné » (c’est la Une du Charlie Hebdo la semaine après l’attentat). Vous venez toujours à la partie, Jay-Pee et toi ? Brady contre Wilson, on va s’amuser.