Deux milles cinq cents
centenaires à accompagner
23 mai 2015

Être tout de suite aussi clair que possible : ce n’est pas tout le monde qui spontanément peut accompagner, mais tout le monde peut arriver à le faire, j’en suis certain. Accompagner quelqu’un, non pas à la plage ou au concert, mais bien dans sa tristesse, sa maladie, ses inventions, sa mort aussi. Arriver à ne pas prendre tristesse, maladie, inventions et mort comme si elles étaient les nôtres, bien sûr, mais en même temps, être tout près de l’autre, au plus fort de notre écoute et de notre présence chaude, dans ce qu’il peut ressentir de nécessaire ou d’inévitable, là où l’autre se trouve. Parfois parler, parfois écouter, parfois défendre un silence commun, parfois supporter une logorrhée sans fin, ou un air de Willie Nelson dans une cafétéria vide. Et de temps à autre, avec respect, toucher.


Accompagner quelqu’un.


Je pense, en ce moment, aux deux mille cinq cents centenaires que comptera le Québec dans quarante ans. Mais je pense aussi à ceux qui sont seuls aujourd’hui. Pas tellement à ceux qui ont choisi cette solitude (un choix qui se défend, un choix plein de vitalité), mais surtout à ceux pour lesquels la solitude est arrivée comme un résultat d’équation, après une vie menée tambour battant, souvent à travailler, l’éloignement des enfants, la perte des moyens, celle d’amis fauchés par la mort, et soudain voilà, cette solitude, que notre corps avait appris à déjouer, soudain oui, la voilà, cette solitude-là, parce que notre corps ne peut en donner plus.


Je pense à eux, donc, et avec la même empathie, à ceux qui les accompagnent. Il n’y a pas de manuel pour l’accompagnement, ça ne s’enseigne pas, mais ça s’apprend.


La première qualité d’un accompagnant (la seule ?) sera souvent la plus difficile à atteindre : être soi-même, d’abord, et consentir à dépasser provisoirement cet état. Car parfois, empêtré dans une vie qui nous plaque ses exigences sur le dos (ou alors écrasé par les exigences que nous avons nous-mêmes à notre endroit), on peut avoir développé une fabuleuse capacité d’esquive, une impressionnante brochette de faux-fuyants, des voies de service, des élisions ou des répliques toutes faites, des excuses pour ne pas être là, bref, on peut avoir appris à feindre. Mais accompagner sera impossible, pour l’accompagnant, s’il ne parvient pas à déjouer toutes ses propres ruses, si savamment mises au point au fil de la vie de tous les jours. Accepter nos mascarades intimes, pour ainsi les dépasser.


Être seul, soi-même, près du corps d’un être qu’on aime, à proximité de lui, est une des expériences les plus douloureuses et en même temps les plus élevées, les plus nourrissantes qu’il se puisse exister. Et cela, pour les deux personnes impliquées : elles doivent enfin baisser les bras, abandonner la paroi si solide des corps et des opinions tranchées, abandonner certains souvenirs aussi, peut-être moduler les conversations, dire clairement certaines choses et en laisser flotter certaines autres. C’est « L’art d’agréer », de Blaise Pascal, poussé à son point le plus humain : celui qui côtoie la fin. On ne peut se préparer à rien, sinon à notre incompétence, et parvenir à voir ensuite cette incompétence comme une grande grande chance, une guérite, un sentier balisé vers un accompagnement bourré de vie. L’idée est également d’accepter d’être accompagné, aussi bien dire humblement aidé, dans la perspective fascinante de réussir sa mort.


J’ai 22 ans, je fais le voyage trois fois la semaine au CHUS (Sherbrooke), en passant par les terres, je montre à mon père les caricatures récentes du « Nouvelliste » — le quotidien de Trois-Rivières. La plupart du temps, après qu’il se soit vaguement informé des vaches et de la ferme, on ne parle plus, je lui masse les pieds. Jamais avant cet été-là, je n’avais touché les pieds de mon père, et je lui serai toujours reconnaissant de m’avoir montré qu’il était possible d’être un homme en même temps que de rester fragile. Et que c’était même un très beau projet.


(Une première version de cette chronique a déjà été publiée. Elle a été retouchée de manière significative, mais elle paraît à nouveau à la demande de personnes âgées qui ne fréquentent pas internet.)