La possibilité de «partir»
2 octobre 2015

Hors de question de limiter la liberté de qui que ce soit. Jamais. Cela dit, nous voici devant une « liberté » pour laquelle nous payons un prix assez pervers, on pourrait parler d’un dommage collatéral. Comme si « partir », disons, était l’équivalent de « crisser son camp » — comme si on confondait les deux, uniquement parce que le résultat est le même, à la fin. (La confusion nous va à ravir.)


Je pense aux couples qui ne demeurent pas ensemble, par choix. Je pense aux enfants en garde partagée, qui défient l’autorité parentale en la déjouant pour aller dormir chez maman ou papa, selon que. Je pense à toutes ces manières que nous avons inventé pour « partir ». (On évoquera la liberté de le faire, le « droit » de le faire, et toutes les excuses seront bonnes pour justifier notre départ d’une situation embarrassante, inconfortable — d’aucuns inventeront même la violence là où il n’y a que du désaccord insondable — « violence » ? calmez-vous, Seigneur, sinon c’est vous qui entraînerez cette « violence » ; votre incantation en est d’ailleurs une, comme une machette sur un avant-bras pour régler un problème, comme ce premier ministre pour lequel vous avez peut-être voté et qui a ensuite transféré ses avoirs dans des paradis fiscaux, parce que le loi le lui permettait ; on est là dans l’immonde, et la violence.)


Entendons toutefois : on a souvent raison de partir, pour éviter que les choses ne dégénèrent, ou pour plein d’autres justifications souveraines. Partir est nécessaire, il faut oser le faire, rencontrer les conséquences et la tristesse inhérente — l’immense tristesse. Mais maintenant, entre nous, cette « possibilité de partir », évoquée en titre, ne serait pas un piège posé devant nous ? Quand « partir » devient la « solution » à un inconfort, ou à une divergence d’opinion, quand « partir » devient une menace, quand « partir » (retourner chez l’autre parent ; retourner dans sa propre maison, etc.) devient une avenue, je ne sais pas ce que nous sommes en train de perdre dans la tolérance et l’amour envers la différence de l’autre. Quand « partir » nous empêche d’entendre, par exemple. Quand « partir » est une écoutille.


Ce qu’on « perd » ? Un rapport à l’effort, celui de comprendre l’autre dans cette différence. Un rapport à la connaissance, aussi, celui de se comprendre nous même dans l’instant où les choses ne vont pas comme nous souhaiterions qu’elles aillent. Un rapport au silence, vu comme une variable susceptible d’apporter des solutions. Un rapport à l’immobilité, vue non pas comme une défaite, mais comme une occasion de laisser au temps une chance de nous renseigner autrement.


Ce qu’on « gagne »? Un rapport délié et faux à la fuite, celle que l’on jugera nécessaire, vu notre minuscule position, celle qui nous maintiendra à la surface des choses, y compris nos propres convictions, quand on trouvera insupportable de les voir questionnées — l’autre nous montre des évidences de nous, et on voudrait l’envoyer chier tellement c’est vrai ce qu’il nous montre. (Il n’y a que la discussion pour s’approcher de la compréhension: si vous saviez la reconnaissance que j’éprouve à l’endroit de personnes qui ont été en désaccord avec moi, et qui ont eu la patience de m’expliquer comment et pourquoi j’étais dans l’erreur. Je leur dois quasiment tout.)


J’ai dit à une personne, un jour, une personne que j’aime beaucoup, que je voudrais l’emmener dans un endroit d’où elle ne pourrait pas partir, une île où nous pourrions trouver les solutions aux problèmes qui se présentent, les regarder en face et les régler, se repasser chaque mot, chaque intonation, chaque soupir. S’enlever ainsi, tous les deux, cette possibilité-là de « partir », de fuir sur un coup de tête, ou devant ce qui nous semble être un mur d’incompréhension. L’emmener dans un endroit d’où elle ne pourrait pas s’échapper tout de suite, capable qu’elle est, comme nous tous, d’inventer les raisons de sortir de la pièce. Eh bien, toute grande que soit cette amie, c’est tout juste si elle n’a pas appelé la police pour m’accuser de violence. Elle s’est excusée depuis, certes, mais ça marque, je vous jure, et ça limite assez la spontanéité, disons.


Alors je veux souhaiter à qui lit ceci d’essayer de ne pas partir devant l’inconfort, devant la détresse, l’incompréhension. D’essayer de durer un peu, pour tenter de comprendre comment un cocon se transforme en chrysalide.


Ne pas partir. C’est là que la vie commence, si on lui laisse la chance de commencer.