Le ravage des « impressions » ;
la construction du sens
2 mai 2015

Sommes-nous à nouveau dans l'impression ? Écoute, il y a toutes les chances que oui, mais on peut essayer d’y voir plus clair.


S’il y a des choses dont je me méfie totalement, des choses qui ont l'air anodines et qui sont pourtant de véritables bulldozers, ce ne sont pas les femmes et ce ne sont pas les hommes, ce sont les « impressions » qui s’emparent des femmes et des hommes. Tu précises, à la fin de ta missive, que tu ne t'en voudrais pas que tes impressions soient fausses, que tu serais rassuré même (et je suis content de le savoir), mais je crois qu’il ne s'agit pas seulement de regretter ou non les impressions ressenties, mais bien de savoir, ou plutôt de consentir à reconnaître, qu’elles ont déjà gâté quelque chose (peut-être pas définitivement, mais le plus souvent, définitivement), et que, comme des machines qui avalent les données, nous agglutinons tous du sens à partir de détails (souvent insipides), et que nos regrets (ou notre absence de regrets) ne comptent pas vraiment dans la construction lente et terrible du sens. À moins d’être d’une vigilance sans borne (la psychiatre), d’une ouverture sans borne (le confesseur), ou d’une bonté sans borne (la religieuse). Et encore là, aucun des trois n’est « sans borne » : tous sont tellement faillibles, malgré leur foi et leurs vœux.


Le sens est une rivière à saumon. Le courant descend et se jette dans le fleuve. Et seul le saumon peut remonter la rivière à saumon pour « nager à contresens », et réussir à déloger autre chose de cette structure que nos impressions auront construite. Mais : nous ne sommes pas des saumons. À une impression première vient se greffer une autre impression. Par éthique, nous vérifions, mais on se retrouve vite avec d'autres impressions qui, subtilement, en prouvent de plus vieilles, et hop, plus personne ne peut remonter le courant du « Ce-que-ça-veut-dire ». La « vérité » (« notre » vérité), lentement, sûrement, se fige. Moi, disons que cette évidence m’a coûté assez cher, mais elle m'a appris la prudence devant la rivière, ne pas m’y risquer trop vite, car je me ferai alors, moi aussi, « prendre » par le courant (et je ne fais pas un crédo de cette attitude: c'est juste que réaliser ce parcours du sens m'a éclairé un peu dans la vie, en m’aidant à me relever de ces boues où les impressions des autres ou les miennes m’avaient précipité).


L’idée elle-même de saisir notre responsabilité dans le moment de se « jeter à l’eau », disons, vers un sens dont nous avons besoin, est un travail important, et ardu. Car nous avons bel et bien besoin de sens (beaucoup plus que de vérité en fait) : nous avons besoin que « ça aille » vers quelque chose : il serait très difficile pour nous d’admettre que notre vie n’a pas de sens, qu’elle peut se terminer avec un train qui rentre dans un bar à une heure du matin (un non-sens, justement, dont la définition est « ce qui est contraire à la raison », ou encore : « ce qui est absurde »). Mais même si reconnaître cette responsabilité est un travail colossal, je crois qu’il est nécessaire d’y consacrer plein d’efforts : prudence, délai, « attente attentive » je dirais, afin de ne pas se précipiter dans la rivière tout de suite : cette décision (celle d’aller sur la rivière), nous appartient totalement, surtout en sachant qu’une fois sur les flots, nous serons informés par-devers nous, et que nous construirons du sens à partir de ces milliers de riens qui nous nourrirons pendant la descente.


Dans ce monde bombardé d’informations immédiates, un monde où la moindre parcelle de signification est happée et engloutie (un affamé avalera un raisin rassis), la maxime d’Isocrate doit être rappelée : « Réfléchis avec lenteur, mais exécute rapidement tes décisions. » On pourrait dire : se hâter lentement, avant de monter sur l’esquif qui descendra la rivière.


Car vois-tu, quand nous aurons été les plus francs, les plus droits et les plus authentiques, nous nous rappellerons que même-là, nous n’aurons pas suffit à la tâche, et que des milliards de miettes de sens (on les appellera les laissées-pour-compte), nous aurons échappées, malgré notre vigilance et notre ferveur. Mais nous aurons essayé, Denis.


Dis-moi, pourquoi es-tu mort, enseveli dans ce silo à grains ? Je ne comprends pas. Et pourquoi m’écris-tu encore ?