La nouveauté et 
l’expérience de la solitude
29 novembre 2014

J’ai eu la chance, il y a quelques semaines, de prononcer une conférence devant un groupe fabuleux, en cela qu’éveillé, attentif et curieux. Par leur écoute et leurs questions, ces gens m’ont amené à d’autres endroits que ceux que je croyais visiter avec eux. L’UTA, pour Université du Troisième Âge, encore merci Jean-Marie, Nicole et votre formidable équipe.


J’avais l’intention de parler avec eux de la nécessité d’oser la « nouveauté », oser la chercher, ce qui n’est pas chose facile, dans la mesure où il est bien plus confortable de se contenter de mesures déjà éprouvées, de recettes. Évidemment, la recette, quelle qu’elle soit, nous tient très loin de notre capacité personnelle de création, et très loin aussi de cette sphère d’étrangeté, d’inconnu, dans laquelle résident beaucoup des « solutions » dont notre monde a besoin. Or, si on s’en tient au « connu », comment penser que nous pourrons accéder à l’autre sphère, avoir un regard réellement neuf sur les choses ? Car la nouveauté n’est pas simple; il faut d’ailleurs la distinguer de l’originalité. Le « nouveau », c’est bien plus que faire autrement : c’est dépoussiérer un autre alphabet ; « l’original », c’est quelque chose de connu qu’on apprête autrement. « Tout le monde en parle » ou « Le Banquier », comme émissions. ne relèvent pas du « nouveau », mais peuvent être « originales ». Or, s’il est assez facile de trouver le « nouveau », il ne l’est pas autant d’assumer sa découverte.


Un sympathique monsieur, après la conférence, vient me dire : « C’est beau parler de nouveauté, monsieur Girard, mais dans les faits, on trouve ça comment ? » Je le remercie de sa question, ce cher monsieur qui j’espère se reconnaîtra. Je lui ai répondu : « Eh bien, sortez de la salle à reculons. Je veux dire, ne sortez pas tout de suite, svp, mais quand vous le ferez, sortez à reculons. Vous aurez les deux pieds dans l’inconnu, votre perspective va changer, vous allez vous éloigner d’un endroit plutôt que de progresser vers lui, vous n’aurez jamais vu les choses de cette manière et forcément vous viendront en tête des idées, des sensations que vous ne soupçonnez pas, y compris votre réaction devant les regards amusés ou inquiets de vos camarades. Ces regards vous amèneront ailleurs, dans une autre partie de vous. » Il restait un peu dubitatif. J’avais l’impression d’être un ésotérique de merde à ses yeux. Je lui ai suggéré alors (dans sa prochaine soirée mondaine ou seul dans son bain), d’inventer un mot et une définition à ce mot, qui correspondrait à une réalité que lui perçoit, mais dont le dictionnaire ne fait pas état. Il m’a promis qu’il le ferait, mais je ne l’ai pas vu sortir de la salle ; j’espère qu’il a inventé son mot.


Je n’ai pas parlé que de la nouveauté à l’UTA. Dans la période de questions, la conversation a tourné vers les cellulaires (ou téléphones inintelligemment appelés « intelligents » — si c’était vrai, il faudrait que d’autres téléphones soient « idiots » ? —), dont nos jeunes ne peuvent se passer plus d’une heure. Au restaurant, dans leur lit, les corridors, les escaliers, les salles de classes (si on se montre trop mielleux avec eux), ils pitonnent, établissant ainsi un lien virtuel avec quelque connaissance, échangeant à un rythme impressionnant photos et sms. Mes amis pour la plupart gris de l’UTA déploraient dans une large majorité cette utilisation, assimilée à de l’esclavage pour les uns, et je les écoutais avec une réelle curiosité, m’interrogeant moi-même sur les mutations, mais toujours prudent dans le fait de décréter qu’avant, c’était préférable (l’argument d’appel à la tradition). La technologie nous a fait changer de monde, c’est clair, mais les deux pieds dedans, c’est comme le reste, nous n’avons pas la perspective de savoir si c’est pour le mieux ou pas. (D’ailleurs, amis de l’UTA, des drones viendront bientôt livrer directement sur le bitume où nous nous affaisserons, des réanimateurs cardiaques, en économisant 4/5 du temps qu’aurait pris une ambulance.)


Et soudain, dans l’instant de cette réflexion avec eux, m’est venue l’expression : « L’expérience de la solitude », expression que j’ai immédiatement partagée avec eux, en leur révélant aussi que c’était la première fois que j’entrevoyais une réelle séquelle négative à l’utilisation compulsive du téléphone « idiot ». « L’expérience de la solitude », donc, la semaine prochaine, sans faute.