De poignée de porte 
et de liberté
29 mars 2014

Cette session, je donne un cours assez costaud en terme de somme de travail — mes étudiants le ronchonneront volontiers. À travers la matière, on parle de citoyenneté, de débrouillardise, de responsabilité ; ils se penchent sur leur monde, se plongent dans une actualité dont ils doivent se soucier (sinon ils se feront diriger par n’importe quel pain brun), et ils travaillent à l’écriture d’un exposé oral sur un sujet qu’ils auront choisi. Stratégies de prise de parole en public, en fait.


Je les aime beaucoup, mais je suis toujours surpris, et touché, que certains d’entre eux aient tant de mal à trouver leur sujet d’exposé. Trois créneaux sont possibles. 1. Le prolongement de leur carrière (la future infirmière parlerait du virus H1N1). 2. Une problématique sociale qui les préoccupe (du conflit israëlo-palestinien à la fonte de la calotte glaciaire, en passant par les conséquences perverses des coupures du gouvernement Harper dans les budgets de Statistiques Canada). 3. La présentation d’une personnalité marquante en illustrant les effets de son travail ou de ses recherches sur notre société ou notre monde (j’impose ici que ce soit une personnalité décédée, je ne sais trop pourquoi, c’est de même).


Donc, bien que je les paterne à ma ferme manière, un certain pourcentage de mes étudiants croise vers l’exposé avec une grande angoisse — qui n’est pas strictement imputable à la nervosité qu’on peut éprouver à l’idée de parler devant 40 personnes. En fait, je perçois très bien, à leurs questions, qu’ils aimeraient que je leur dise quoi faire, où passer, comment y arriver. Non pas un guide attentif, ce que j’essaie d’être, mais plutôt un patron qui leur dirait fait-ça-fait-ça. Une question fréquente est : « Qu’est-ce que vous voulez au juste ? ».


Je suis plutôt désarçonné, devant une question pareille, posée par de jeunes adultes qui ont le monde devant eux. Comme si ce que je leur enseignais se résumait à l’apprentissage d’un mode d’emploi afin d’occuper tel ou tel poste dans la société. Comme si tout ce qu’ils cherchaient à faire, c’est démontrer leur maîtrise de ce mode d’emploi, sans s’arrêter au rôle qu’ils possèdent dans le monde, et à l’unique nécessité à laquelle ils doivent répondre : y être eux-mêmes.


Je leur explique que je vais les accompagner, les ravitailler, leur montrer des avenues, des outils, des trucs, mais je n’irai pas dans leur laboratoire, parce que si j’y allais, ce n’est pas leur exposé qu’ils feraient, c’est le mien. La liberté se paie. Elle implique un vertige. Libre, tu assumes des choix, tu repousses des trajectoires, et tu prends toi-même des décisions difficiles en regard de ce qui te motive réellement. Bref, être sujet de notre vie (en gros : agir) plutôt qu’objet (en gros : réagir). En effet, il est plus simple d’attendre les consignes, de s’y conformer, que de repérer les assises de notre voix singulière, de la construire, de l’étoffer : je pourrais dire de jouer le rôle qui nous revient dans l’événement magique de notre véritable naissance.


J’ai parfois l’impression qu’on a toujours dit à ces étudiants-là quoi faire, et qu’ils ont non seulement pris le pli, mais que cette docilité leur convenait très bien. Alors bien sûr, leur désarroi est grand devant cet espace de liberté que je permets, un espace qui les saoule ou les terrorise. Je me demande souvent si j’arrive à jouer mon rôle d’enseignant comme il se doit, c’est-à-dire en leur donnant le goût et la possibilité d’être libres, tout en conservant la tête sur les épaules, et en considérant bien sûr que notre liberté s’arrête quand elle brime celle de l’autre.


La semaine dernière, j’ai expliqué à une étudiante vive et intelligente — et angoissée, qui cherchait un sujet alors qu’il y en a des millions —, qu’elle pourrait très bien faire un exposé bouleversant sur l’apparition de la poignée de porte en Occident, avec un angle d’approche en santé (transmission des bactéries, tiens). Il suffit qu’elle choisisse, il suffit qu’elle veuille, il suffit qu’elle s’implique, il suffit qu’elle vienne au monde et qu’elle localise au plus près ce qui fait d’elle une femme unique.