Grève dans le secteur public
et déneigement
28 novembre 2015

Jean-Guy, collègue que j’apprécie beaucoup (un de mes anciens étudiants, ce qui ne rajeunit personne), me demandait si je prendrais position sur cette tribune à l’égard des journées de grève orchestrées par la fonction publique devant les positions du Conseil du Trésor, et les fantastiques 0% d’augmentation proposés aux salariés. Je lui expliquais ma résistance à l’idée de sortir du contexte des Chroniques de riens (parler de choses en apparence futiles en essayant de les éclairer autrement) pour commenter l’actualité. Un millième avis ne changera pas grand-chose ; je crois que les gens se font une idée juste des problématiques et résistent aux folliculaires qui veulent embraser toutes les huttes avec des hauts cris (et dire que ces pisse-copie et autres rats de radios se plaignent d’être insultés comme du poisson pourri sur les réseaux sociaux, alors qu’ils agissent en poissons pourris).


Puis je me suis demandé si quelques « riens » ne devraient pas justement reluire dans la mare des négociations entre le gouvernement et les salariés de l’état. Je parle parfois de choses complexes dont je ne saisis pas toute la complexité, c’est vrai, mais si c’était simplement à partir du bon sens qu’on devait considérer l’Himalaya, en prenant de la distance (« À l’alpiniste, la montagne apparaît mieux de la plaine ») ?


J’ai discuté récemment avec mon déneigeur, un chic type qui voit les choses assez froidement (sans jeu de mots). Chaque automne, il vient faire son tour, on jase. Il est toujours à l’écoute, lui qui travaille dans le privé, et il sait que ça ne tourne pas rond. Notre conversation m’a rassuré : la population comprend les enjeux, elle sait que des décisions injustes se trament, qu’elles sont arbitraires et dégradantes pour les salariés de l’État. Il me confiait en outre qu’il n’avait pas le choix de hausser le prix du déneigement cette année, vu le coût des pièces, et je lui disais que je comprenais très bien (l’augmentation de mon déneigement sera de 5,3%). Je lui disais à mon tour que je pouvais encore, moi, absorber cette hausse (qui sera la même pour mon traitement d’eau ou mes pneus d’hiver), mais que j’irais au restaurant moins souvent, forcément, alors c’est le restaurateur qui verra son chiffre d’affaires baisser. Dans cette logique, l’un des clients de mon déneigeur pourrait faire d’autres choix, engager un jeune ou investir dans une souffleuse, et là, c’est lui qui perdra le contrat. (On pourrait, sans rire, parler d’un effet boule de neige.) Par contre, les enfants des gens du privé et ceux des gens de la fonction publique (comme ceux des restaurateurs) pourront toujours aller à l’école, même si, à moi, on « propose » 0%. J’aurai davantage d’étudiants par classe, dont une partie grandissante en trouble d’apprentissage, mais je serai là. Même en récession, je serai là. Mon déneigeur dit que l’éducation « devrait pas être une cour à scrap ».


Ce que j’ai à dire sur la grève ? Luttons, éclairons, essayons de comprendre, mais méfions-nous des incendiaires qui attisent les disparités, ou la haine, entre les maillons de la société : ils ont toujours quelque chose à gagner dans le climat de tension qu’ils génèrent. Méfions-nous autant de ceux qui vomissent sur les syndicats (des gras dur, ennemis de la libre entreprise), que de ceux qui parlent des gens du privé comme de capitalistes bavant devant des liasses de billets — même s’il y en a. Car ce que ces hostilités masqueront, c’est qu’une société est une mosaïque, un tissu dont chaque fil joue un rôle essentiel, pour tendre vers un certain équilibre (vu comme un horizon qui fuit, certes, mais qui reste un espoir ; parlez à ceux qui n’ont plus d’horizon à poursuivre, et vous verrez que le fait de ne pas l’atteindre est moins important que celui de ne plus en avoir). Le danger réside dans l’illusion d’une résolution magique des problèmes par le seul vecteur économique, qui fait oublier tous les autres, et dans une précipitation sournoise agitée comme solution.


J’ai besoin de déneigeurs, d’enseignants, d’infirmières, de retraités, d’entrepreneurs, de secrétaires, d’agriculteurs, de vrais journalistes, de fonctionnaires, de médecins, d’étudiants et de maçons. Je n’ai pas besoin de ceux qui cherchent à les dresser les uns contre les autres.


Pour le reste, bon sens et distance seront les seuls conseillers.