À la recherche du personnage
28 mars 2015

« Vos gouvernements ont collaboré avec des régimes totalitaires, des oligarchies, des monarchies autocratiques où s’entraînent des fantassins de treize ans armés jusqu’aux dents qui règlent leurs problèmes à coups de machettes.

Ils ont fermé les yeux sur des emprisonnements, des assassinats, des génocides, des tortures ; en votre nom, ils ont voté dans leur poche et les sous cliquetaient comme au casino.

Devant la flambée du Proche-Orient, vos gouvernements condamnent maintenant ces régimes, les égorgent, coupent les liens : « On-savait-pas », disent-ils dans leurs langues de vipères.

Ils ont tous soupé ensemble, pourtant : mêmes morceaux de gras, même coutellerie, ils faisaient des affaires, c’était hier, ils ont joué aux cons avec des vies et des principes, dont les nôtres.

Mais notre responsabilité personnelle, où est-elle, et quand c’est si ouvertement dégoûtant, qu’est-ce qu’on fait ?

Je laisserais bien cette question dans l’état, pleine de trous et de silences, afin qu’on pense à ce qu’on permet de grave et d’insultant, mais c’est perdu d’avance, on veut du vacarme pour recouvrir les râles, on lit des journaux où des incendiaires agitent leur plume jusqu’à nous la fourrer dans le derrière, on lit leur colonne démente dans les restos où ces torchons sont gratuits, on prend leurs avis graisseux pour la vérité, et ensuite… ensuite on va au travail, on n’y pense plus.

Dans notre cœur, devant tellement de rats, nous fuyons.

Reconnaître notre responsabilité devient insupportable : et nous possédons cet étrange pouvoir de détester ceux que nous avons blessés, les voir nous rappelle ce dont nous sommes capables, nous détournons le regard, et nous léguons ainsi des centaines de questions à nos enfants, qui recommencent sur nos cimetières les initiatives qu’ils ne savent pas meurtrières, alors que nous, oui, nous savions.

Et je suis comme vous, oui, nous sommes pareils, je suis totalement comme vous.

Je voudrais briser tous les miroirs de cette maison. »


Vous venez de lire les pensées d’un des personnages de mes romans en chantier. Il est curieux, ce type, un peu lourd je dirais, mais je ne le connais pas très bien. Je ne sais pas encore s’il parle à son père ou à son mentor (ce « vous », qui est-il ?).  Je ne sais pas s’il a compris (ou s’il le fait inconsciemment), mais une étonnante partie de son message n’est pas dans ce qu’il pense — on pourrait appeler ça le fond. Une grande partie de ce qu’il pense loge plutôt dans la forme — la manière. En fait, il s’exprime phrase par phrase, vous avez lu ? Il dit tout, mais une phrase à la fois. Entre chacune d’elles, il respire. Je voudrais apprendre à l’approcher, à le respecter, et donc ne pas investir chacun de ses silences, en les traitant au contraire pour ce qu’ils sont : une partie significative de son discours. Je soupçonne qu’il essaie quelque chose. Qu’il veut être entendu. Mais dans sa quête, il passe par Moscou.  Il est vraiment étrange.


Et à moi, que dit réellement ce personnage ? (Car j’imagine que c’est lui qui s’adresse à moi, pas l’inverse). Ce personnage me pousse à me demander si, au moment de parler avec X, je veux vraiment entendre X, rien de moins. Est-ce que je laisse une chance aux silences de l’autre, est-ce que je laisse la vie advenir, ou alors je la bourre de mes mots comme on gave une oie ? Je ne sais pas. (Les gros sabots m’inquiètent, surtout les miens.) La parole de l’autre, ses silences, sont si vulnérables. Est-ce que je les respecte ?


Ce personnage n’est pas un alter ego, une projection intime ou un avatar de mes propres angoisses ou de mes aspirations. Il est simplement une « occasion de connaître », une minuscule molécule fictive, par laquelle les êtres réels peuvent se rencontrer et, avec beaucoup de veine, partager un petit rien de leur humaine condition. Quelque chose, c’est certain, se situe au-delà du discours, c’est-à-dire dans la forme (qui peut venir éclairer un sujet ou au contraire, le dissimuler).


Respecter l’autre est une vigilance de tous les jours : l’art d’agréer, en somme (Aristote). Faire, tout doucement, attention.