Comparaisons, métaphore 
et métonymie
28 février 2015

Il est si agréable de démontrer à mes étudiants à quel point je les trouve brillants, à quel point leurs capacités cognitives me sidèrent, et il est jouissif de leur indiquer avec quelle aisance ils évoluent tout naturellement dans un monde complexe : s’ils sortent parfois de mon cours avec une confiance un tout petit peu renouvelée, je me sens totalement fier.


Il est précieux pour moi, avec mes petits moyens, de les assurer qu’ils trônent au sommet de quelques millénaires de tentatives visant à améliorer le sort de leurs descendants, que c’est là un rôle, une vocation, tellement grandiose et haute. Leur chuchoter que la maîtrise qu’ils possèdent du langage et de la psychologie humaine, des travers de l’esprit, est stupéfiante, leur dire que l’espoir est une valeur temporelle, horizontale, et que l’espérance en est une verticale, qui transcende spirituellement notre condition, et qu’ils portent beaucoup plus de réponses en regard de la vie que les questions qu’ils s’infligent chaque jour — et qu’ils infligent aussi à ceux qu’ils aiment, d’ailleurs. Et que si nous n’y prenons pas garde, il est certain que l’humanité retournera à peu près gaiement vers le grognement, il y aura des cimeterres et des fléaux d’armes, des assauts, des obus, il y aura des gens qui chercheront dans des textes d’amour ce qui peut être interprété pour de la haine, et ces gens trouveront la phrase à incriminer, les invectives fuseront, on peindra des chardons sur des boucliers et des éclairs sur des poitrines, et chaque génération aura sa guerre de merde.


Regardons nos intelligences se déployer, de temps en temps, faisons-nous ce plaisir. Une comparaison, par exemple, est une figure de style, une phrase qui contient l’un des termes comparatifs (comme, tel que, etc.). « Il court comme un lynx », ça veut dire qu’un gars court vite. Simple, mais poursuivons.


Une métaphore est une figure de substitution. L’image du lynx recouvre celle du jeune homme. « C’est un lynx », et tout le monde comprend : capacité cognitive en pleine mutation. Meilleur exemple : dites à un gamin de trois ans, en voyant passer le gars qui court vite, que c’est un lynx, et il va vous toiser, pensant que vous vous moquez de lui : « Ben non, c’est pas un lynx, c’est un gars qui court vite ». Même chose si vous voyez entrer un secondeur de ligne musculeux dans la salle et que vous lancez : « Eh, as-tu vu le bœuf ? », le gamin va vous regarder et dire : « Ben non, c’est pas un bœuf, c’est un secondeur de ligne musculeux » (ou quelque chose dans le genre — ce qui se trouve après « bœuf » dans la phrase étant une blague, je le spécifie au cas).


Une métonymie, c’est encore plus épatant. C’est une figure englobante, qui décrit l’intériorité en parlant de l’extériorité. Elle vient nous rappeler à quel point nous captons facilement des choses très subtiles, et que nous comprenons — quand ce que nous souhaitons est de se comprendre, évidemment. Donc, dans l’improbable hypothèse où vous trouveriez cette chronique plate, je pourrais vous inviter à boire un verre. Or, on ne boit pas un verre, on boit ce qu’il y a dedans (figure englobante). Ou alors, pendant que toute la ville dormira, la nuit prochaine, vous penserez à vos projets fous, c’est super, mais une ville ne dort pas, ce sont les gens dedans qui dorment. Vous avez mangé toute votre assiette ? Pantoute. Vous avez mangé ce qu’il y avait dedans.


Allons encore plus loin — et contemplez nos étonnantes facultés. Des fois, on ne parle pas, et l’autre complète ce que nous voulions dire (l’élision : « Nous nous sommes retrouvés après deux semaines, ma blonde et moi, et le soir, eh ben…). Des fois on dit le contraire de ce qu’on veut dire (l’antiphrase : « Ce show-là était écœurant ») et tout le monde saisit que le show était génial. Des fois on dit « Bonne semaine » (expression tacite) à la place de : « J’ai terminé de donner des notes, vous pouvez ranger vos cahiers et vos crayons, vous lever, vous diriger vers la porte et sortir ». On dit juste « Bonne semaine », et dans nos têtes, tout se met en branle. Hyper brillants.


Et petit à petit, d’une manière métaphorique ou métonymique, notre vie ainsi se joue (je pense que c’est Roland Barthes qui en parlait, mais je suis pas certain), on dirait une valse autrichienne qui tourne autour de nos pots, et nous enivre.