Le lecteur transformé
en chroniqueur
28 avril 2012

Il y a quelques semaines, dans une chronique intitulée « Le jour des fous », j’offrais cet espace à l’un de vous, histoire de changer de rôle. J’ai reçu plusieurs chroniques, des drôles, des touchantes, des tristes, et je vous remercie tous. C’est la chronique de Jacques, porteuse d’espoir et de lumière, dont je reproduis un extrait aujourd’hui.


« (…) je crois qu’il est temps de passer à un autre aspect de mon séjour, soit la Vie à l’Hôtellerie, que je compare facilement à Compostelle à plusieurs égards. Sur le Camino [chemin] les pèlerins ont comme points communs les bottines, les ampoules, le sac à porter, le soleil, la pluie, les sentiers escarpés ou les plaines désertiques, puis les champs de maïs qui s’étendent à n’en plus finir . Ce qui amène à se poser la question: « Veux-tu ben me dire ce que je suis venu faire icitte ? »  La réponse qui finit par ressortir c’est : « Ah, j’oubliais, je m’en vais à Compostelle! » C’est ce projet qui donne un sens à ces pas autrement inutiles.


« Ici, à l’Hôtellerie en face du parc Lafontaine, nous avons tous un cancer à porter comme fardeau, nos ampoules sont causées par la radio ou la chimio, et ça se traduit par différents effets physiques (nausées, sensibilité de la peau, brûlures, problèmes intestinaux), et à ceci s’ajoute en arrière-plan un doute de grandeur et de fréquence variables : « Pourquoi j’endure ça ? Kossa donne ? » Et la réponse qui finit par ressortir : « Ah, j’oubliais, je m’en vais vers la Vie » Tous ceux qui sont ici ont choisi de Vivre et refusent de se laisser gruger par ce crabe insidieux.


« Quoi qu’on puisse en penser de l’extérieur, il y a dans notre Hôtellerie une densité de vie peu commune. Et de l’humour : on pourrait aussi bien rebaptiser la place « Hôtel Rit » tellement on prend le temps de se bidonner. Je pense qu’en se racontant nos mésaventures et leur côté loufoque nous conjurons d’une certaine façon les inconvénients des traitements et accélérons le processus de guérison par un phénomène d’hyper dilatation de la rate.


« Ceci étant dit, la semaine commence par des départs. D’abord Gilles et Monique qui sont repartis pour Rouyn en fin de semaine, puis Nicolas et sa mère-veilleuse, Sandra lundi et Laurent et Jacynthe mardi. Tout comme à Compostelle il est étonnant de constater comment des amitiés se tissent rapidement du fait de partager le même chemin, la même expérience, les mêmes embûches et pourtant chacun dans son intérieur doit faire son propre cheminement. Ce sont les premiers deuils de ma « promotion » qui laissent un vide dans la salle à déjeuner, le matin. Autant on peut célébrer avec eux la fin de leur traitement (que je souligne par une « médaille d’or »), autant c’est une peine partagée que de se séparer, de larguer les amarres et les voir disparaître à l’horizon comme des voiliers avec qui on a partagé des couchers de soleil et des tempêtes. Pour celui qui reste, ça signifie créer des liens avec les nouveaux arrivants, dans une nouvelle dynamique, pour celui qui quitte c’est le retour à sa vie quotidienne, support du groupe en moins. 


« On dit que le vrai Chemin commence quand on revient de Compostelle, je présume que c’est un peu la même chose quand on retourne chez-soi après deux mois d’Hôtellerie : on suit l’évolution du traitement, on se réadapte au train-train quotidien, mais surtout on est seul le soir à apprivoiser son Hamster intérieur qui fait trottiner côte à côte le doute et l’espoir. »


À Jacques et à Samarie, à tous ceux qui traversent pareille question posée par l’existence, j’envoie courage et fraternité, dans cet étrange combat.