C’est sûr que je n’abuserai jamais de toi, 
et jamais ne te violenterai, mais si tu veux partir saoule, je vais t’en empêcher
27 septembre 2014

Je tiens une chronique dont le sujet devrait vous plaire, grâce à un lecteur, appelons-le « François », qui me pose une question qui demande réflexion et délicatesse, juste dans l’idée de s’en approcher. (Et « François », si c’est bien votre nom, si vous ne maquillez pas une histoire vécue, si vous n’êtes pas un salaud, je vous dédie ce texte.)


C’est un titre interminable, mais c’est tout un sujet, aussi. En fait, il est si brûlant que la chronique pourrait s’arrêter ici, et laisser le titre et la question se déposer dans chacun des pores de nos paumes, au hasard de nos évolutions respectives dans l’espace, vers les écoles ou les IGA, les tours à bureaux ou les autos bientôt à déneiger, mais c’est surtout un sujet dans lequel nous avons besoin de nous épauler les uns les autres, je crois, afin de s’approcher de cette question dérangeante, car elle est essentielle, c’est une menace, au premier degré, pour chacun de nous (et à notre époque, surtout les hommes, mais les époques sont comme ça, elles dansent, il ne faut pas se fier à elles, c’est moi, qui ai un DEC en histoire, qui vous le dit). C’est vraiment ce que j’appelle une véritable « occasion de connaître ». Voici.


Une fille en boisson. Une amie, une sœur, une maîtresse, on s’en fout, mais une fille qui ne veut rien savoir (on commence déjà à voir la complexité de l’affaire). Elle est chez vous, et elle pète les plombs. Il n’y a rien à faire, la fille a ses clefs de voiture dans les mains, et son manteau, il est une heure de matin, quelque chose l’a vraiment fait flipper, et sur un coup de tête, elle veut partir. Vous essayez tout l’arsenal : la raisonner, lui expliquer, la retarder, n’importe quoi (dans les faits, cette fille pourrait être un gars, c’est juste une question de style). Appeler la police, ce serait trop long, elle aurait décrissé (c’est le mot qu’elle emploierait).


Quoi qu’il en soit, elle refuse d’entendre raison, ses yeux sont en feu, elle nie qu’elle est dangereuse pour elle et pour les autres. Vous pourriez la suivre en voiture, mais si elle frappe une bagnole avec une petite famille qui revient à la maison après l’anniversaire d’une grand-maman, vous allez vous flageller pour le reste de vos jours. Vous pouvez lui prendre de force ses clefs, mais elle les défend comme une lionne. Alors, qu’est-ce que vous faites ? Votre solution, c’est quoi ? Car quoi qu’on fasse, on est dans la merde. Eh bien, cher « François », sans aucun doute, il faut en arriver à la contrainte physique pour l’empêcher d’être dangereuse pour elle et les autres. Ouf, mais oui : la contrainte physique. C’est, malheureusement, votre devoir de le faire. Rien d’agréable là-dedans.


Et si vous le faites, sachez que c’est vous que vous mettrez en danger. Dans le monde dans lequel on vit, cette fille pourra demain porter plainte pour voies de faits, et si vous avez dû la maîtriser physiquement, les bleus sur sa peau prouveront sa version. Toutes les incuries sociales, tous les jugements, tous ces regards et toutes ces insinuations mesquines, vous devrez les assumer pour toujours, parce que vous avez fait votre devoir — ou alors vous devrez déménager de votre coin du monde, mais encore là. Tout sera trop tard, et au-delà de ce sujet somme toute banal, on pourra ouvrir le baril sur le phénomène de « l’injustice » : ce qui est injuste, ce qui ne l’est pas. Avez-vous sauvez le vie de la petite famille au retour de l’anniversaire de la grand-maman ? Qui le saura ? Et qui décide de ce qui est juste ? C’est votre vie que vous mettrez en danger pour un principe qui dépasse la fille en boisson, la police, les menottes et la grand-mère, et nous serons peut-être seuls à savoir que ce dilemme moral n’avait pas de solution magique, dans laquelle chacun serait blanchi ; ça va prendre un coupable.


Alors, chers lecteurs, que diriez-vous à « François » ? Moi, je lui dirais que j’espère ne jamais avoir à faire ce choix, et que je suis prêt à apporter des oranges à beaucoup de gens en prison. Je lui dirais aussi que si j’ai malheureusement à faire ce choix, eh bien grâce à lui, grâce à « François », je sais maintenant que je prendrai ce risque.