Je, je, je, je, je
27 février 2016

C’est comme un règne étrange et terrifiant, celui du « Je » — je n’apprends rien à quiconque ici, encore une fois. C’est sans doute le retour du balancier, après que nos parents eurent tant donné. C’est la dictature du « Je » (ce que ça me fait, ce que je ressens, ce que je crois, ce dont je suis certain d’avoir le droit de faire, mon impression, etc. ; toute cette bouillie où nagent les mouches).


Superposition des « Je »


Salut mon vieux ; désolé, ton courriel m'avait échappé. Désolé aussi de ce que traverses, je serais intervenu plus tôt. Pour compenser, voici une chronique comme tu les aimes : on part à gauche, on tourne une fois, on décide d’aller tout droit et on revient à notre point de départ. Il s'agit cette fois de présence dans l'espace, je pourrais dire de ce délicieux « Qui est où ? », si déséquilibrant. Forcément c'est un peu plate au début, mais il s'agit d'un effort pour quelqu'un que j'aime beaucoup, et qui spleen ces temps-ci, un effort pour toi mon chum, et j’en ai plein d’autres dans ma besace. Viens : monte dans la calèche.


Une des clefs de mon « œuvre », on va appeler ça comme ça, c'est que contrairement à la croyance (et à la volonté) populaire, je ne suis jamais, tu lis bien, jamais dans mes textes de fiction. À l'inverse, je suis souvent dans mes chroniques et mes essais (et souvent ne prend tout son sens que quand on se rappelle qu'il veut surtout dire : pas tout le temps). Mais dans la fiction, jamais. Mon « Je » se pousse, disparaît. Et c’est totalement agréable.


Ma posture est simple : si je souhaite faire de la place à une structure différente de la mienne, un personnage disons, je dois oublier momentanément la mienne, ce fameux « Je ». Et c’est un plaisir, vraiment. (Mon ami curé, au tout début de sa vocation, pensait parler souvent de lui, de son expérience, de ses réflexions. Il m’a révélé un jour : « Jean Pierre, après quatre homélies j’avais plus rien à dire. ») C’est un fait que le « Je » s’épuise à toute vitesse. Il est poreux et vaporeux, une sorte de piège. Il ne trouve sa véritable place que dans le don, je crois, quand il est sublimé, ou qu’il s’oublie enfin pour laisser de l’espace, de l’air, a une structure différente, plus grande que lui, ou en tout cas plus vaste.


D’ailleurs, si mettre notre « Je » en attente pouvait nous rappeler que l'autre n'est pas à connaître à tout prix, ce serait déjà une Grâce. Ce qui ne veut pas dire que l’exercice est simple. Tiens, l'autre jour je suis allé porter mon Westfalia au garage et Aurélie me suivait avec la Jetta. Eh bien, j'avais l'impression de me suivre, tu vois le genre? (Ce n'est pas inconfortable, mais on va appeler ça : toute une expérience.) Puis, quand on est retourné chercher le West, c'est Aurélie qui l'a conduit, et j'étais derrière elle en Jetta, et j'avais encore l'impression de me suivre… (Dans des cas pareils, la bière est bonne au retour à la maison, je t’assure. On se demande « Finalement, qui est où ? » Et puis : « Qu’est-ce qu’il mange Robert de Niro ce soir ? » Et puis : « Les vieux complets de monsieur Barette, ministre de la santé, il a fait quoi avec ? » Un fun noir, je te dis pas.) Je te parlerai de ces réflexions désopilantes et de « Coke en stock », avec le capitaine Haddock, quand tu iras mieux.


Je vais publier une chronique avec les quelques conneries que je viens de te raconter, en incluant cette fascinante superposition des « Je » (ce qui me fait penser que si on séparait les deux mots, super et position, ce serait assez grivois comme expression — désolé, elle est facile, mais n’importe quoi pour te faire sourire).


Mais l’idée principale demeure : ça ira, mon vieux. Ce « Je » qui prend tant de place dans ta tête aujourd’hui se fera plus petit demain, et tout ira bien. « Avec le temps, va, tout va bien… » — Léo Ferré. (Et en prime, te dire : ma chatte Doody, qui est morte l’an dernier, est bien vivante : je la flatte à l’instant même dans mon lit. Je te jure. « Notre mère ne meurt que le jour de notre mort » — Louise Dupré.)


Ça ira mon vieux ; le règne étrange et terrifiant du « Je » tire à sa fin.