Le ?&%$@*! de mal de tête
26 septembre 2015

Voici un sujet délicat — j’en entends déjà qui rient. Mais je mentionne d’emblée ceci : j’ai bel et bien titré : « Le ?&%$@*! de mal de tête ». Je n’ai pas juré, blasphémé, sacré, je n’ai pas ressorti un des attributs religieux qui servent de robinets à plusieurs Québécois (hostie, calice, tabernacle, calvaire et autres sacrement de ciboire), j’ai simplement écrit, et poliment je trouve : « Le ?&%$@*! de mal de tête ». Car j’ai un problème réel avec une certaine gamme de souffrance.


Entendons-nous. Il y a des maux abyssaux que nous ne pourrons jamais différer. Des barils si profonds qu’on n’en verra jamais le fond, des douleurs immenses, des abîmes qui vont nous laisser saignants pour toujours, à genoux, fiévreux et pauvres, des clous vissés dans nos épaules. La perte, la disparition, la maladie, la trahison. On va vivre avec ça, et il n’y a pas de morphine contre ces calamités, le matin on ouvre les yeux et la faucheuse est là, sur le bord du lit, qui attend en ne tapant même pas du pied, sûre d’elle : votre fille a été violée, votre père a le cancer des os, votre frère est dans le couloir de la mort en Alabama, un des trente-et-un États fédérés qui appliquent la peine de mort, parce que dans un accès de jalousie, il a bu, et qu’il a tué une petite famille sur la route en fonçant sur leur voiture à tombeau ouvert, il est là dans sa cellule grise, attendant la décision de quelque sénateur ; on ne se relèvera jamais de ces nouvelles-là.


Maintenant, au contraire, certaines douleurs peuvent se maîtriser, si je puis dire, si on s’en donne la peine. Et voici le « ?&%$@*! de mal de tête ». Tylénol, Advil, Aspirine, etc, on s’en fout de la couleur de la pilule, mais de grâce, réglons le problème à la source, dès qu’il se profile. C’est de notre ressort. Cela nous est possible. Ne laissons pas le hasard diriger jusque-là nos vies, il est déjà si puissant. Agissons sur la douleur, avant qu’elle contamine sournoisement notre sang.


Ce n’est pas que je n’en peux plus d’entendre que « Ce n’est rien, ça va se passer, dans une heure ça va être fini ». C’est assez touchant même. Mais ce n’est pas vrai. C’est toujours faux. C’est du mensonge éhonté et presque de la lâcheté. Dans une heure, tu auras peut-être eu ce petit geste d’impatience anodin à mon endroit, ou à l’endroit du voisin, ou de notre enfant, le petit geste d’impatience aura fait ses petits et aboutira à ma propre réplique plus sèche, à celle du voisin, celle de notre enfant, tu auras peut-être claqué une porte un rien plus violemment, tu auras répondu durement à une question pourtant tendre, et je ne saurai pas d’où vient ma propre impatience, ni celle du voisin qui renversera notre poubelle de récupération, tu auras été la première victime de ta migraine, certes, mais en croyant supporter vaillamment ce mal de tête complètement contournable, tu auras permis des centaines de dommages collatéraux desquels tu vas ensuite te dédouaner, en disant : « Ben non, ça ne vient pas de là… ». Et si c’était vrai, mon cœur, le battement d’aile du papillon qui provoque une marée en Corée ? Ne te sentirais-tu pas un peu responsable de l’éviter ? Je veux dire : si c’est possible de l’éviter, n’est-ce pas un devoir de le faire ? Je ne sais pas. Je ne sais plus. Je suis comme toi. Je pense que parfois je pourrais t’éviter ma douleur, prendre un cachet, et surtout, te protéger. Je pense que je pourrais être un tout petit peu meilleur, pour éviter que tu aies mal.


Je crois qu’il faut se méfier de la douleur que nous pouvons déjouer, ou faire subir, une douleur qu’en termes judéo-chrétiens nous décidons de supporter ; nous en méfier car elle est porteuse à son tour de traquenards que nous ne maîtriserons pas, qui vont nous faire du mal, et qui vont blesser des gens que nous aimons. Nous avons la responsabilité, parce que nous aimons nos proches, de juguler tout ce que nous pouvons comme souffrance. Et si nous ne jouons pas notre rôle d’humains dans cette besogne noble et haute d’arrêter de souffrir quand cela nous est possible, nous ouvrons la porte à tous les dérapages qu’ensuite on se pressera de condamner, en oubliant le rôle qu’on a joué dans l’affaire. Car nous serons ainsi à la source du mal des autres, en ayant refusé par principe de ne pas prendre deux tylénols.


?&%$@*!.