Il y a voyage (2)
26 avril 2014

Commencé il y a dix ans, à la veille d’un périple en Afrique, et en voie d’achèvement ce printemps ( ! ), ce feuilleton s’arrête sur ce que représente le voyage et l’écriture pour l’auteur.


Grâce à l’invitation d’Isabelle Miron, je pensai à L’Est en West, des chroniques de voyage rédigées à l’été 2001 (éditions Québec Amérique) avec ma fille Aurélie et notre chien de l’époque, Monsieur Savon. Tout ce travail de mise en forme et d’écriture, entre les étapes de notre périple à travers la province, et la noble nécessité de ce patient ouvrage, qui marque un tant soit peu le gravier de nos nuits, bien au-delà des histoires qu’on raconte, au-delà de notre gueule ou de notre renommée. Cette direction, cette poussée que chaque écrivain a sans doute le devoir d’imprimer à la dérive, elle-même engrais de l’écriture. Et bien sûr je pensai également à Aurélie, insolente respiration, cet amour qui ne m’accompagnerait pas, cette fois-là, dans l’avion, car l’école. (Je n’en suis pas fier, ça me fatigue, je me demande ce que je suis en train de transmettre à ma fille en agissant ainsi, mais tout de même : car l’école.)

J’étais donc complètement parti, complètement « déjà en voyage », grâce à l’invitation d’Isabelle. Voyageur pour le moment immobile.

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Voici une spectaculaire digression : la ligne défensive la plus dangereuse, pour un quart-arrière, c’est la seconde (les secondeurs, eh). Pour eux, vous êtes un morceau de viande. Si vous n’êtes pas complètement cinglé, ça peut être assez intimidant, parce que ces ogres musculeux (dans le quotidien, des êtres charmants) courent plus vite que vous et pèsent en moyenne vingt kilos de plus que vous. Mais du regard vous les défiez si ouvertement, vous les envoyez paître avec tellement de clarté, et ça les met dans une colère telle, qu’ils ne peuvent pas vraiment soupçonner à quel point vous les aimez. Voilà une chose. Cependant, la ligne la plus intéressante à déjouer, la véritable partie d’échecs, pour un quart-arrière, c’est la tertiaire, on les appelle aussi les maraudeurs. Ce sont les derniers à pouvoir intervenir, et forcément cette responsabilité est de celles qui modèlent les âmes ; probablement est-il d’ailleurs possible d’y localiser la source pure de l’ironie, la force vive qui manque encore à ce monde et qui n’a rien à voir avec l’humour ou les émissions télévisées. Des mouches, littéralement, ces maraudeurs : sensibles à toutes les vibrations, éveillés devant tous vos mouvements. Vous levez le bras pour une passe et à quarante mètres ils frémissent, ils sentent votre intention, ils pivotent, une espèce de troisième œil bouddhiste sous le casque protecteur. Le maraudeur est le chirurgien névrosé du football au ballon ovale (très différent, dans ses assises et sa philosophie, du football au ballon rond), une sorte de proton continuellement en mouvement et potentiellement explosif, prêt à décapiter votre receveur si vous commandez un tracé vers l’intérieur en oubliant son éventuelle intervention, qu’on pourrait sans fraude qualifier de divine. Si je n’avais pas été un simple quart-arrière, j’aurais aimé avoir les attributs d’un maraudeur, une sorte de jumeau abandonné à la naissance, un pillard, un SDF, la variable imprévue qui fait de chacun de nous une inestimable question.


Retour de digression : j’ai sportivement assumé, à ce moment-là, que mon périple, mon voyage, était bel et bien commencé, et surtout, chose étrange, qu’il se ferait avec ou sans moi. Ce feuilleton s’écrivait déjà, comme tout ce que je pourrais raconter : le voyage réel, les tarmacs brûlants, les dents immaculées des enfants de Ouagadougou, l’humidité et la pollution écrasantes de la capitale, l’exercice de remise du prix des Cinq Continents, raison avancée pour justifier tous ces kilomètres.

Tout cet apprêt, tout ce fard, tout ce travail de construction, toutes ces manières qui nous galvanisent et nous escortent jusqu’à la « réussite » (touché au football, livre pour l’écrivain) sont les pièces de mon petit cirque à moi, mon jeu intime, mon désir et mon combat. On dirait des pré-textes, et le trait d’union n’est pas une faute.

De plus loin, je veux dire quand j’arrive à m’éloigner de moi, je peux me retourner, et parfois me voir.