Construire
25 octobre 2014

Je regarde parfois mes mains. Quand j’avais des vaches, plantais des piquets de clôture, faisais les foins, rénovais une maison ou construisais un poulailler, j’y mettais tout mon cœur, mes mains calleuses auraient supporté sans mal d’être frottées à du papier sablé. J’ai de la difficulté à me souvenir clairement de cette époque, à croire que c’était bien moi (un écrivain/prof a peu de chances de conserver une musculature impressionnante de la dextre et de la senestre). J’aimais ce travail répétitif, le plus souvent collé à l’odeur du sol, le monde était simple : deux terres en largeur (six arpents, la distance entre sept poteaux de téléphone sur une route de campagne), trente trois arpents de long, près de deux cents au total donc, et un peu plus de cent vingt têtes de bétail au printemps.


Ça s’est peu à peu dissipé, l’idée d’intervenir aussi directement sur le monde, je ne sais pas si c’est ce qu’on peut appeler de la sagesse, je ne crois pas. Maintenant j’écris, mes mains sont petites, et ma peau si douce, les extrémités des doigts poncées par le clavier, que râteler des feuilles me donnent des ampoules pour trois jours. Des fois, je pense qu’écrire m’a permis de faire monter mon cœur jusqu’à mon cerveau. Des fois c’est l’inverse. Mais je ne privilégie ni l’un ni l’autre. On dirait un bateau immobilisé au quai, qui monte et descend avec les marées.


On n’a pas idée du nombre de feuilles noircies avant d’arriver à une page qu’on trouve satisfaisante (même pas qu’on aime : qu’on trouve « satisfaisante »). Et cela sans que les résultats (tangibles ou symboliques) soient réellement à la hauteur du labeur, de tout ce travail de défrichage. Des étudiants en création, à l’université, m’ont souvent demandé où était la « satisfaction » dont je parle quand il est question d’écriture. Je suis heureux et rassuré que ma réponse change avec les années, mais cette décennie-ci, je crois que ce qui est importe le plus dans mon travail est que je me sente au travail, dans l’édification improbable d’une maison, d’une rangée de piquets au fronteau d’un champ, d’un poulailler en papier. Je me sens un peu cruche avec eux de n’avoir rien à ajouter après une métaphore pareille, et je me rabats sur le fait que j’ai d’abord été nouvelliste et que remplir le silence avec des boniments n’a jamais été mon talent — souvent, en société, je ne sais plus du tout quoi dire, d’ailleurs. Je ne suis pas toujours très cohérent avec les étudiants, mais ils sont magnanimes, alors je peux peut-être devenir à leurs yeux un exemple crédible d’une incohérence pacifique, disons.


Je n’ai pas su faire en sorte que cerveau et cœur soient calleux, par contre, comme mes mains de l’époque. De sorte que de temps en temps, c’est moche pour la visite, mais j’arrive déjà blessé, après une nuit à nager dans cette sauce. Je ne suis pas habile avec la dureté, et je ne sais plus la déjouer — ni ne le souhaite, du reste : une de mes ex m’a dit une fois que je ne savais pas me protéger, et elle a prononcé le mot « protéger » comme un défaut (qu’elle ne partageait pas, je vous assure). J’ai toujours su que se protéger était une qualité, mais je ne soupçonnais pas que le contraire puisse être un défaut. Je ne serais pas l’homme que je suis, dans ce monde, si tous ces adages (« ce qui ne nous tue pas nous rend plus fort », etc.) s’appliquaient à moi. Laisser le cœur à peu près sans défense est à toutes fins utiles normal, pour moi, et je n’en tire aucun plaisir, c’est une constatation : « Ça en prend de toutes les sortes », aurait peut-être dit mon père. (Avez-vous vu « Fatale », de Louis Malle ? Écoutez chaque réplique de Juliette Binoche, et accrochez-vous à quelque chose à la fin, je vous jure.)


Mais bref, le principe même de la construction éveille le désir en moi, indépendamment d’en arriver à l’objet construit, ce qu’on appelle en trop grande pompe, je crois, une « réussite ». Il me semble crucial, au contraire, à un certain moment, de cesser de poursuivre le but, afin de porter une attention redoutable et apaisante à ce verbe modifié, ce clou rentré bien droit, cette page dont on ne modifierait pas une virgule.


Ainsi, tout texte peut devenir une voix, un toit, une poignée de main, un repos.