Correspondance
25 février 2012

« Bonsoir Jean Pierre. Je viens de passer six jours enfermée dans deux salles de cinéma pour un festival. J'en ressors un peu plus calée sur le cinéma Iranien, que je connaissais déjà mais j'en ai maintenant un point de vue plus large; c'était passionnant. Je crois que Truffaut disait que lorsqu'on aime trop le cinéma on aime moins la vie... »


Le risque des univers construits, mon amie.  Ce qu'ils permettent et empêchent, en même temps. Pensez-y, tout en vous laissant immerger. « Donnez vous à tout, totalement, mais ne vous attachez à rien ». Je sais plus qui à dit ça, mais Dieu que c'est vrai. Je vous imagine à Toulouse.


« Je ne sais pas si vos réponses à ma lettre vont dans mon sens (pour me faire plaisir) ou si le sujet vous intéresse vraiment. En fait, je souhaiterais connaître votre opinion sur la question, car je ne pourrai jamais vous entretenir de ce sujet aussi bien que le feraient les spécialistes. »


Je serai ici plus clair que la lettre précédente je suppose. Ce qui fait la grandeur de ce que vous approchez, c'est que c'est VOUS qui l'approchez, je crois. Et c'est sans nul doute ce qui vous fait hésiter, tressaillir, hennir, et en même temps aimer. Les « spécialistes », comme vous les nommez, ne vous parleront jamais de vous. Ce seront toujours des traductions. Et comme traductrice, moi, c’est vous que je crois. C’est donc par votre biais que j'ai besoin d'entendre ce qui vous a traversée. Aidez-moi, plutôt. La vie ne serait pas moins compliquée, si vous m'aidiez, mais elle serait plus joyeuse.


« Lorsqu'un sujet me passionne, je me retrouve muette, je ne trouve pas les mots adéquats pour en parler aux autres, la parole comme toujours me fait défaut et je préfère me taire. Quand je me passionne pour quelque chose ou quelqu'un c'est avec mes tripes, pas avec ma tête, et avec vous, qui êtes un cérébral, disons, ça me paralyse encore plus. »


Je vous arrête. Votre connaissance intuitive du monde, ce « savoir », et même si vous l'ignorez, et ou le redoutez, ou si vous arrivez à le voiler, est stupéfiant. C'est un peu vous, la spécialiste. Je sais que c'est difficile à lire à entendre, à accepter. Vous êtes une vraie spécialiste de la vie, et je sais que vous ne voulez pas du titre. Quant à « cérébral », je vous pardonne cette fois — dites-moi, d’ailleurs, les hommes de votre vie ne sont-ils d'abord instinctifs, intuitifs ? Et tous ces cinéastes, là ? Hum ? Cela dit, vivre, en pensant, est un privilège.


« J'espère que vous allez bien : si je peux me permettre une question, lors de votre appel, vous disiez que vos amours étaient un peu « croches », ça veut dire quoi en clair ? »


Pour « croches », ça veut dire que j'envisage qu'on puisse ne pas discerner clairement une réalité pourtant identique. C’est possible, de voir bleu quelque chose de rouge. On ne tire pas sur une fleur pour qu’elle pousse plus vite. On peut donc passer sa vie à expliquer le bleu à un daltonien, y mettre toute notre âme, et on peut aboutir à un échec (notre propre incompétence) — et il arrive aussi que le daltonien nous en veuille, figurez-vous, d’avoir échoué. Vous lui aurez confié vos bijoux, et il se pourrait qu’il vous incrimine ne n'avoir pas su lui décrire le bleu. Il faut arriver, dans ce cas, à voir la chose comme un film. Moi, j’y arrive mal, je suis poussif et sans grand talent, si ce n’est l’acharnement (pour peu que ce soit un talent).


« Je vous embrasse. » Moi aussi.