Larmes et coquille d’œuf
24 novembre 2012

Comme homme, quand ça apparaît sur les joues, on pense d’abord que ce sont des glandes, et ensuite des hormones, tous ces mots martiens que disent les médecins, on pense ensuite que c’est le choix de la nature, la vraie, puis on appelle d’autres sciences, on lit des articles, et on se retrouve dans un 5-à-7, ou un peu à l’étroit dans une glissade où l’hôtel est plus cher que prévu, on a peur de ce qu’on va dire, de ce qu’on n’a pas dit, de ce que l’autre va interpréter, on veut tenir bon mais on est sur le seuil de tout envoyer en l’air ou de tout perdre, alors qu’on voulait tout simplement l’amour à deux, nous, enfin : elle et toi, comme dans le temps, un motel de banlieue, un miroir au plafond, style.

Mais on est fort, et on est très efficace.

Alors on se rengorge, on est un homme. On esquive les canifs, les phrases qui blessent, des fois on en dit, des fois on nous en envoie. (On vous dira bientôt que vous avez menti, que vous jouez un jeu. Mais quel jeu ? C’est ma vie dont tu parles.) Vous n’y comprendrez rien, et malgré vous, le sens tracera ainsi ses violents sillons, et des tas d’évidences seront visibles de vous, sauf le fait que vous n’êtes pas si fort que vous semblez l’être. (Et vous n’aiderez personne à le discerner, sur ce point vous êtes moins efficace.)

On invoque parfois que c’est l’autre qui est en cause, on parle de faute, on commet des silences, on les entretient, on a des angoisses, des insomnies, des oublis, des maux de tête, si on ose quelque chose on se fait reprocher de vouloir rendre l’autre coupable, on crée des textes, des pubs, des spectacles de chansons, on développe des colères, des allergies, on vire bio, on cherche à se convaincre que ça vient d’avant, l’enfance, les pertes, les défaites, ça nous permet de mettre un pied devant l’autre, on aurait dû lancer vers le gardien de but, il y a combien de temps déjà, 30 ans, 35, au lieu d’essayer une passe vers le gars dans l’enclave.

On en porte beaucoup sur nos épaules (et on dit ça sans se plaindre ni rien, comme si c’était la vie). On aimerait pourtant que ce soit très, très simple. On se dit qu’on n’a aucun talent pour la simplicité. On a beaucoup essayé, pour se retrouver devant des mots aussi durs, des décrets, ces silences terrifiants. On se redit ensuite que ce sont vraiment des affaires bizarres qui coulent, là, sur nos joues, mais ce sont des larmes, les affaires en question. Et c’est tout notre être, qui coule sur cette joue, car ces larmes, c’est bien davantage qu’une petite pluie de nous. C’est presque tout nous, en fait ; un concentré salé de notre itinéraire curieux, qui se cogne à peu près partout, comme un magnifique aveugle, un grandiose incompétent, un individu vaincu. Et ces larmes, elles viennent de bien plus loin que notre naissance. Bien entendu. Alors, on fait quoi ? Si on n’accepte pas cette « faiblesse » immense, et celle de l’autre, ces tremplins vers une partie précieuse de soi, si on a du mal à pleurer, à dire, à tenir bon, on fait quoi ?

Eh bien, nous abordons là le lieu de la naissance, comme une semence, une sorte de promesse enfouie. Le lieu de la brisure de soi, inconfortable ; il s’érige contre la force qu’il faut déployer, le courage, la compétence, tout ce qu’on a toujours attendu de nous, et tout ce qu’on a toujours exigé de soi. Il est inconfortable, sans nul doute, parce qu’il nous oblige à regarder notre fragilité comme autre chose qu’une faille. Notre fragilité, dirait Micheline Morisset, comme ce qui est notre plus grande qualité.

J’ai tendance à voir en ce lieu une écorce, une petite paroi qui a permis à la matière de se développer, et qu’il faut briser un jour, afin que la vie véritable advienne. Une coquille d’œuf, disons. Comme ces formes autour des maisons, ces tuyaux de fer qu’on emboîte les uns aux autres, ces formes dont on a besoin pour se hisser plus haut, mais qui ne servent plus à rien, une fois sur le toit. Sinon à redescendre.

Courage.

Je ne vois pas d’autres solutions.