Il y a voyage (5)
24 mai 2014

Commencé il y a dix ans, à la veille d’un périple en Afrique, et en voie d’achèvement ce printemps ( ! ), ce feuilleton s’arrête sur ce que représente le voyage et l’écriture pour l’auteur.


Au prochain souper, Marchand et moi, malgré mon intrigant mensonge, parlerons encore de l’humanité — je veux dire : à la fois ce qui fait l’humanité chez quelqu’un (son courage, ses faiblesses, sa foi, son aveuglement, sa couardise), que cette humanité que nous formons, tous, ensemble. Il s’inquiètera vaguement de la progression des putains du père Noël, le roman sur lequel j’ai recommencé à travailler après l’avoir perdu dans le cyberespace. Je dirai que ça n’avance pas, et je peux compter sur mon ami pour ne pas croire tout ce que je dis.


Quatorze novembre 2004, Hôtel Paris-France, métro République, trois heures du matin, j’écris ce feuilleton dans notre lit minuscule en finissant un petit rouge honnête, gamay je pense, un peu jeune mais léger et amical, cette femme capable d’être si douce dort sur le dos et roucoule dans son sommeil, on dirait une tourterelle aphone, sa musique me rejoint dans le noir et le vin, me berce et c’est vraiment une veine, parce que je m’effondre un peu, cette nuit, et pour dire la vérité ça me fait du bien, m’effondrer, je crois que c’est une chance incroyable d’accéder calmement à son propre effondrement, de regarder en face ce qui nous déchire — avez-vous vu « Fatale », avec Juliette Binoche et Jeremy Irons ? L’effondrement n’a pas bonne presse, mais lui et moi nous entendons bien : on vit en parallèle, sans attentes particulières l’un envers l’autre, comme deux préposés aux bénéficiaires, disons. Il a mon numéro à la maison pour les urgences. L’idée me vient que la musique de cette femme est liée à la mienne par un invisible bungee de soie tressée, et qu’à l’aube, où que je sois allé pour m’écrire et me trouver, je remonterai jusqu’à ce lit, bong, ou alors cette femme hissera lentement ma dépouille et je serai sa Belle au bois dormant : baiser. « Bon matin… Café ? »


Deux années telluriques sèchent derrière moi, la lave durcit lentement. Rupture d’été d’abord, une décision qui avait trop tardé (« quelque chose en vous grandit et détache les amarres », écrit Bouvier), puis un automne de Donneurs (1), puis l’hiver, le début des coups dans ma tête, qui rendent impossible la lecture d’un article de journal. Alors arrêt de sommeil, arrêt de travail, arrêt d’écriture : quinze inadmissibles semaines de fiorinal, scanner et résonnance, céphalée de Horton, qu’on dit, alors refaire mon testament avec dans le crâne non pas la peur de mourir, mais la rage de laisser une fille, à l’époque, de onze ans, traverser la prairie sans son père. Ensuite, un neurologue printanier qui écarte le risque de tumeur au cerveau, et un mois plus tard celui de l’anévrisme. Puis l’été, la relation qui s’installe, la peur qui recule, les images qui adoptent une vitesse que je peux suivre, un paragraphe lentement lu à haute voix, et l’été passe. Puis un automne, retour des Donneurs qui enflent comme une grenouille, le jury du prix David, celui des Cinq Continents. Troisième fois en Europe cette année-là, quarantième peut-être depuis le premier voyage avec la mère d’Aurélie, il y plus de trente ans maintenant, puis l’Afrique, je ne sais plus si je suis dans mon salon ou dans une chambre d’hôtel, et tous ces kilomètres pressurisés pour trouver quoi, au juste ?


Je ne suis pas innocent, je ne suis pas épuisé.

On dirait au contraire de la nourriture.

Je ne vois pas mes mains, le gamay est terminé et l’aube encore lointaine ; ce voyage me mène, m’emmène, décidément, partout.

Et peut-être entre autres, vers vous.

Vous ne seriez pas une surprise ; je ne suis pas seul à construire ce texte et ce voyage.



(1) Une activité d’écriture publique mise sur pied à Joliette depuis quatorze ans. Des écrivains installés dans des lieux variés pour aider à écrire une lettre d’amour, une lettre d’insulte, un poème. Ils prennent du temps avec la personne et brisent ainsi, pacifiquement, la relation dédicace-salon / écrivain-lecteur. Ils ouvrent aussi l’écriture et la littérature à un public qui ne la fréquenterait pas. Et ils peignent des centaines de citations dans les vitrines des commerçants (lesdonneurs.ca).