De filles et de Super Bowl
24 janvier 2015

Soyons francs. À part quelques sulfureuses exceptions, vous autres les filles, vous ne connaissez pas Tom Brady, LE meilleur quart-arrière du MONDE. Pour vous, la Conférence Américaine et la Nationale sont des expressions onusiennnes, un converti est un nouveau disciple dans une religion et un touché est un terme de yoga chaud. Vous vous moquez des règlements au demeurant stupides de la prolongation dans la NFL, vous ne savez pas ce qu’est une ligne de mêlée, quatrième essai et tentative de placement évoquent une transaction boursière, un tracé en post dans les zones profondes vous semble vaguement érotique, et vous ressentez un petit pincement en voyant des gars bouche ouverte devant la chorégraphie des cheerleaders, effectivement assez bien roulées et plutôt dynamiques, bref vous ne comprenez rien au football, vous n’en faites vraiment pas de complexe, et c’est parfait. (Vous associez d’ailleurs l’arrivée du Super Bowl à des containers d’ailes de poulets et des citernes de bière en fût, et le plus souvent, vous regardez ailleurs, fieffées coquines, vous en profitez pour dépenser le budget de la semaine dans quelque boutique, en sachant que le gars va la boucler, certain d’ainsi acheter la paix du dimanche béni, pas de belle-mère, juste des chums, mais je n’irai pas plus loin, car j’enseigne parfois à des filles, imaginez-vous.)


Or. S’il vous serait à l’évidence intellectuellement facile de saisir ce qui anime à ce point neuf hommes sur dix quand ça sent le Super Bowl, qu’il me soit permit de soupçonner que votre désir véritable d’y arriver s’approche du degré zéro, ou alors de la profondeur à laquelle survit la bactérie extrêmophile, c’est donc très courtoisement, dans une tentative limpide de rapprochement des sexes, que je me recroquevillerai aujourd’hui tout contre vous et vous suggérerai deux choses.


La première, c’est que le Super Bowl n’est pas le Super Bowl — eh non, c’est comme ça. Nous sommes dans la Fête païenne, disons, parfois déguisés et maquillés, hurlant et gesticulant pendant la danse tribale de la consécration d’une philosophie sur une autre — philosophie illustrée ici par des athlètes herculéens dont vous zieutez du reste parfois les rondeurs de fesses, et qui ont du mal à franchir une porte de grandeur normale sans se baisser. La plupart des rares mécanismes qui nous servent de jugement (je parle cette fois des hommes) sont donc momentanément éteints (figurez-vous un party de gars de techniques policières, avant d’être polices : l’enfer). Tous nuls et égaux dans le mantra de la game, tout statut économique ou social aboli, et unification des classes dans cette connaissance instinctive de ce que sont les Cowboys de Dallas, — une des franchises les plus chères de l’histoire de l’humanité, cela dit pour injecter un peu de contenu éditorial dans cette chronique.


La deuxième, c’est que nous-la-plupart-des-hommes, sommes donc, pour un moment, sur une autre fréquence, on n’entend plus les stations affiliées, les hurlements de la terre, les nouvelles ; notre antenne intérieure griche, on essaie d’amoindrir le bruit avec les ailes susdites, mais on ne parvient pas à couvrir la foule de Seattle au Centurylink Field. (En passant : ils ont installé un décibellomètre ou je ne sais trop, et le stade des Seahawks de Seattle est considéré comme le plus bruyant du monde, l’équivalent de trois ou quatre avions au décollage. Si vous êtes intéressé-e-s, je vous expliquerai l’influence d’un tintamarre pareil quand vous êtes le quart-arrière de l’équipe adverse et que vous ne vous entendez même pas crier « Hut ! Hut ! ».) Les Seahawks, champions en titre du Super Bowl, sont revenus de l’arrière dimanche dernier dans une partie débile comme il n’en existe que dans les vues, pour l’emporter en prolongation contre Green Bay, et seront donc de nouveau des prétendants au titre, la semaine prochaine, contre les Patriots de la Nouvelle-Angleterre (qui ont pour leur part, on va dire, poliment torché les Colts d’Indianapolis, 45 à je ne sais plus combien en bas de dix), ces fabuleux Patriots pilotés par le fabuleux Bill Belichick et dirigés à l’attaque par le fabuleux Tom Brady ; je ne vous dis pas sur quelle équipe j’ai placé mes billes.


Dimanche prochain, choisissez votre heure pour vous plaindre de mon vocabulaire, mais soleil splendide ou pas, non, je ne vais pas marcher sur la rivière gelée.