Couper les ailes d’un oiseau
24 janvier 2014

Bizarre : ce qui me vient à l’esprit pour cette première chronique de 2014, c’est de vous parler de la manière la plus sûre de tuer quelqu’un. (J’ai bien dormi pourtant, pendant les Fêtes — et ronflé sûrement, savez, le ragoût de ma sœur, ouf, et les tourtières, hein, ça devait ressembler à ça vous aussi.)


Mais bref, il s’agit presque d’une greffe sur la cuisse de la chronique intitulée « Les rapports-à-faire », de l’automne dernier, quand nous évoquions les tonnes de paperasse qu’il faut remplir avant d’obtenir le « droit » de cueillir une pomme, par exemple. On va essayer d’aller un peu plus loin (sans se prendre les pieds dans l’ordre symbolique) : le poids que nous arrivons à faire porter à l’autre, afin que sa spontanéité soit étouffée. Comme si on coupait les ailes d’un oiseau. (Au fait, vous tenez à brûler un dictionnaire ? Mettez le feu celui des symboles, tout juste bon à nous enduire d’impressions, de déductions et d’a priori à propos de nos semblables; on y reviendra.)


Donc, pour tuer quelqu’un, nul besoin de cimeterre, de colt ou de gaz sarin. Nous pouvons être, sans risque de condamnation, perfide et fielleux. On peut travailler à étrangler la spontanéité de l’autre, laisser retomber sur lui la lourde couverture de notre morale et de notre bienséance, le visser au sol avec nos ragots et nos rumeurs, jaloux que nous sommes de la liberté qu’il s’accorde, de ses initiatives et de ses relatifs succès. L’idée est qu’il se sente en joue, épié et jugé. Qu’il soit persuadé que ses moindres gestes pourraient lui valoir l’opprobre ou le rejet. Arrangez-vous pour l’effrayer, lui faire craindre quelque chose, n’importe quoi, l’important étant qu’il ait peur, que son audace, son idée folle soit écrasée, sa sincérité mise en doute. Reprochez-lui le fait que le soleil se lève, faites-le sentir coupable, ébranlez sa confiance.


On ne peut tuer un individu (ou un peuple) plus sûrement qu’en le faisant douter de lui-même, en le privant de sa spontanéité, de son appétit pour la nouveauté, la recherche et la liberté. Car il est malheureusement vrai que la liberté de l’autre est susceptible de bouleverser notre confort, nos habitudes, nos manies. On peut faire payer très cher une liberté dont nous sommes jaloux ou envieux. On peut en vouloir à mort, c’est le cas de le dire, à d’autres d’être libres, alors que nous croupissons encore, nous, dans ce cachot, toujours sur nos gardes et méfiants. Du fond de cette crasse, si vous parvenez à vous infiltrer dans les filets de la confiance de l’autre, vous le verrai flétrir, se questionner, hésiter, et finalement rejoindre le troupeau la queue entre les jambes (Brel chantait : « … et la bite sous le bras ».


Toutes les grandes inventions, toutes les avancées, tous les courants émergents, j’irai jusqu’à dire tous les progrès, sont conséquents du travail d’hommes et de femmes libres, soit qu’ils l’étaient vraiment (et que donc leur travail était facilité), ou alors qu’ils étaient, au propre comme au figuré, assez fous pour ne pas se soucier du discours de leur voisin.


En effet, la prison la plus subtile, c’est quand un ordre du monde, un système ou un usage parvient à faire en sorte que vous deveniez le gardien de votre voisin, que votre voisin devienne le vôtre, et que la suspicion règne. Si un peu partout plane cette dégoûtante culture de la délation, ce risque prit par l’individu de dire ou de manifester son idée, vous aurez gagné. Vos gouvernants le savent.


Et à l’inverse, bien sûr, favorisez sa créativité, encouragerez son invention, même si elle vous oblige à modifier un peu votre ordinaire, et voyez venir vers vous la cadeau offert au monde par un homme ou une femme libre.


Alors, résolution 2014, elle est facile : ne tuons personne cette année. Laissons leurs ailes aux oiseaux.


Bonne année.